Adultes

Le don – Patrick O’Leary

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Il est un courant de la fantasy américaine, né dans les années 80, qui cherche à se démarquer du courant post Tolkien. Les auteurs qui s’y rattachent se sont eux-mêmes appelés les Scribblies mais n’ont guère bénéficié des honneurs de la traduction française. Nous les connaissons donc mal, le seul à avoir percé ici étant Steven Brust. C’est dans cette lignée que s’inscrit par exemple Ellen Kushner dont  Thomas le Rimeur. est l’oeuvre qui nous est la plus familière. Dans ce livre, elle romançait une très ancienne ballade celtique, utilisant donc largement un matériau féerique familier.

Le don, l’ultime héritage de Patrick O’Leary s’inscrit dans cette tradition littéraire. Il fait cependant appel à tout l’attirail classique de la fantasy, avec le motif traditionnel de la quête, les sorciers, grimoires et autres dragons. Il y a bien ici deux personnages principaux, mais de multiples histoires qui s’enchevêtrent au point d’en faire un livre pratiquement impossible à résumer. C’est en fait plus à l’art du conteur (et donc à l’écrivain) que s’attache O’Leary, qu’au(x) conte(s) lui(eux)-même(s).

« C’était une nuit de néant : un silence qui faisait se sentir petit, perdu ; un vide qui semblait orienter leur esprit vers les pires fantasmagories. Au bout d’un moment, ils se surprirent à vouloir de nouveau entendre la voix du Conteur, à la regretter – l’important était d’échapper au silence épouvantable qui régnait alentour. »

On ne saurait mieux exprimer notre besoin d’histoires, à nous lecteurs, qu’avec ces quelques mots qui disent combien lire permet d’échapper aux cauchemars de la vie, et au néant. Et tous le roman de Patrick O’Leary repose sur ce pouvoir des histoires, sur la magie des mots qui peuvent pétrifier, faire souffrir, apaiser, émerveiller…etc. A travers Simon, le jeune roi devenu sourd, puis presque fou et Tim, fils d’ébéniste devenu orphelin, c’est une multitude d’autres histoires qui se croisent et se répondent jusque dans l’antre de l’Huissier, l’infâme sorcier cause de leurs malheurs.

Je n’ai pas aimé Thomas le Rimeur, pas plus que Stardust de Neil Gaiman qui s’inscrit aussi dans cette veine de fantasy issue des contes. Je n’ai donc pas été sensible non plus au charme indéniable de ce roman, pour moi trop appliqué. C’est le conte qui importe, les personnages restant très stéréotypés. On peut s’intéresser à l’évolution de la forme opérée par O’Leary et surtout à sa maîtrise des narrations emboîtées, à la manière de poupées russes (le récit cadre étant tenu par un conteur à bord d’un navire). Mais ces histoires de prince, de petits orphelins et de méchant sorcier ne me captivent pas du tout, la candeur qui s’en dégage m’est étrangère. A cela s’ajoute un style un peu précieux, au sens où il insiste sur certains effets, poétiques peut-être, mais assez maniérés.

Les amateurs de contes et de constructions savantes feront certainement leur miel d’un tel roman, pas moi. Tant qu’à réutiliser le matériau des contes, je préfère que ce soit sur le mode humoristique comme dans Princess Bride (le film plus que le livre, en fait) ou carrément horrifique à la manière du Livre des choses perdues de John Connolly ou du plus récent Reckless de Cornelia Funke.

 

Le don, l’ultime héritage (1997), Patrick O’Leary traduit de l’anglais (américain) par Nathalie Mège, Mnémos, mai 2010, 264 pages, 21€


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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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