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La dame n°13 – José Carlos Somoza

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Salomon Rulfo, ancien prof de lettres au chômage, fait le même rêve depuis des mois : il entre dans une propriété inconnue et découvre le cadavre décapité d’une femme. Il en parle un jour à un médecin, le docteur Ballesteros, qui soupçonne un lien avec la mort accidentelle de la fiancée de Rulfo, deux ans auparavant. Mais ce dernier découvre par hasard que la maison de ses rêves existe. Il s’y rend et rencontre Raquel, une jeune femme sublime, prostituée clandestine hongroise qui fait les mêmes rêves que lui.

Ils découvrent qui était la femme assassinée (une riche héritière italienne) et décident d’explorer la propriété ensemble : ils trouvent une figurine au fond d’un aquarium, une photo cachant un poème étrange (« Les dames sont treize« ) et les emportent. Ces deux objets vont conduire Rulfo chez son ancien professeur, César Sauceda. Il reconnaît tout de suite le cliché comme une photo de son grand-père poète, mort fou : quel lien existe-t-il entre Lidia Garetti, torturée à mort et Alejandro Guerin, suicidé deux générations plus tôt ? Les dames, ces muses qui depuis des siècles inspirent les poètes, la plus célèbre étant certainement la Laure de Pétrarque. Vous apprendrez comme moi que ces muses tiennent plus lieu de sorcières que de compagnes et que leur secte ne souffre aucune révolte. La douzième dame, Saga la très puissante, a un jour transgressé les lois en mettant au monde un enfant de chair et non de vers. Les autres décidèrent alors de son éradication, sanglante et douloureuse. En s’emparant de la figurine d’Akelos, Raquel et Rulfo sont intervenus dans les plans des dames, pour leur plus grand malheur.

Somoza ouvre son roman sur une scène sanglante et hallucinée qui donne d’emblée le ton : rêves, hallucinations, souffrance et torture jalonnent les pas de Rulfo au pays du cauchemar. Si le début est assez clair (pour qui accepte les scènes indéniablement fantastiques), la confusion s’empare quelque peu du lecteur quand Rulfo se rend à une cérémonie rituelle organisée par les dame la nuit d’Halloween. Le fil narratif part en vrille pour laisser place à la folie poétique et effrayante de Somoza qui nous transporte au bord de l’insoutenable : quelle magnifique scène que celle où Susana, maîtresse de Sauceda, se mange les ongles, les doigts, les mains puis les bras. Comme les autres victimes des dames, Susana arbore un vers inscrit sur sa chair (pour elle, il s’agit d’un vers de William Blake) et expérimente ainsi le pouvoir proprement performatif de la poésie : à travers un vers de pouvoir, les dames agissent et soumettent leurs victimes à leurs volontés. Le pouvoir des mots n’est dès lors plus une allégorie mais une arme terrifiante entre les mains de folles hallucinées. D’où des scènes de torture extrêmement violentes à déconseiller aux âmes sensibles.

Le fantastique poétique de Somoza laissera certainement sceptiques les adeptes de fantastique traditionnel. Tout se construit sur l’apparent déséquilibre entre la présence de la poésie dans notre monde moderne et la force des poètes passés. Leur puissance serait-elle finalement sans égale ? Transcendant grâce aux dames le temps et l’espace, ils sont présents parmi nous, attendant qu’un inconscient prononce les vers fatals. Ils tuent alors sans pitié, rejoignant dans l’art l’insoutenable beauté créatrice. « Le langage humain n’est pas inoffensif » et celui de Somoza est certes effrayant : lasciate ogni speranza voi ch’entrate.

José Carlos Somoza sur Mes Imaginaires

 


La dame n°13 (La dama numero trece, 2003), José Carlos Somoza traduit de l’espagnol par Marianne Million, Actes Sud (Babel n°793), mars 2007, 559 pages, 10,50€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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