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Dîner secret – Raphael Montes

Dîner secretJ’avais lu ici et là que ce roman du Brésilien Raphael Montes ne faisait pas l’économie de quelques débordements un peu sanglants et qu’il y était par ailleurs question de condition animale. Tout ça sur le mode humour noir, tout pour me plaire donc. Et en effet, Dîner secret m’a plu, et même beaucoup, dans ses excès et son immoralité au service d’une cause qui peut faire feu de tout bois tant elle est légitime.

En 2010, quatre amis s’installent à Rio pour leur études : jeunes et pleins d’espoir, ils vont conquérir le monde, c’est évident. Quatre ans plus tard, certains avec leur diplôme en poche, la situation n’est guère meilleure, voire pire et rien ne laisse présager une amélioration. Mais pour ses vingt-trois ans, Dante (le narrateur), Hugo et Miguel offrent quand même au gros Leitao une nuit avec une belle et jeune prostituée, Cora. Première erreur.

Par la suite, Leitao va utiliser l’argent du loyer qu’il doit gérer pour revoir Cora. Verdict de l’agence immobilière : il faut payer d’ici quinze jours six mois d’arriérés ou c’est l’expulsion. Parce qu’Hugo a des talents de cuisinier, les quatre amis décident de préparer un dîner haut-de-gamme pour que sur un mode participatif, des inconnus paient pour venir le déguster chez eux. Et parce qu’il a de l’humour, Leitao précise dans l’annonce qu’il sera servi de la chair humaine. C’est une bonne idée, originale quoiqu’effrayante dans son principe, et qui va faire recette…

Les quatre amis et le mystérieux Umberto sont bientôt à la tête d’une entreprise florissante de dîners cannibales. On se presse pour goûter cette viande défendue, on veut en être et on est prêt à débourser beaucoup.

Alors bien sûr, il y a dans Dîner secret de l’excès et du n’importe quoi. On trouve par exemple d’excellentes descriptions absurdes qui font aussi le bonheur du cinéma d’horreur décalé. Voici par exemple celle de la tronçonneuse de Cora, la préposée au découpage de la viande de mouette (oui, c’est par cet euphémisme qu’est désignée la chair humaine) :

Le retour de Cora me ramena à la réalité. Elle portait une salopette blanche et un masque de chirurgien et tenait à la main sa tronçonneuse jaune bouton-d’or, maintenant décorée d’autocollants de « La Guerre des étoiles », de « Game of Thrones », de « Harry Potter », de « Pokémon » et de « Hello Kitty ».

De l’humour donc mais pas que. On lit aussi :

Pour manger, les gens sont prêts à fermer les yeux sur beaucoup de souffrances. Au nom du plaisir du palais, tout est possible, mon ami !

Et là, mon âme de végétarienne se réjouit de trouver une eau de plus à son moulin. Car Raphael Montes ne fait rien d’autre que dénoncer l’hypocrisie du carnivore qui se donne bonne conscience. Et il le fait de façon spectaculaire dans une scène qui m’a rappelé l’excellent roman de Vincent Message, Défaite des maîtres et possesseurs, un des livres de ma vie puisque c’est grâce à lui que je suis devenue définitivement végétarienne.

Donc oui, la scène est horrible mais absolument pas gratuite. Alors que Raphael Montes pratique l’humour noir à haute dose, tout à coup plus rien n’est drôle, on est choqué mais comment remuer les consciences aujourd’hui autrement qu’en choquant ? Rien d’autre n’y fait car l’homme moderne a définitivement séparé l’agneau de la côtelette qu’il a dans son assiette. Pourquoi, s’interroge l’auteur, parait-il scandaleux de manger du chien comme au cours du festival de Yulin alors qu’on mange du lapin ou du boeuf ? Pourquoi les gens qui pétitionnent contre cette manifestation mangent-ils du foie gras ?

…il n’est pas besoin de manger de la chair humaine pour encourager des actes monstrueux : il suffit d’apprécier un steak et quelques saucisses et on apporte sa contribution à l’horreur universelle.

A bon entendeur…

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A consulter : une bibliographie (romans et essais) sur la condition animale

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Dîner secret (Jantar Secreto, 2016), Raphael Montes traduit du portugais (brésilien) par François Rosso, Le Masque, septembre 2018, 396 pages, 21,50€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

2 Comments

  • keisha

    Tu enfonces le clou! Défaite des maîtres… est un grand roman. Je ne suis pas végétarienne surtout pour une histoire de savoir cuisiner… Faudrait que je fouine rayon cuisine à la bibli, à Romorantin il y a sûrement des vegans dans le personnel vu le n ombre de bouquins.

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