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Rêves de machines – Louisa Hall

Rêves de machinesUn roman de science-fiction mélancolique, ça vous tente ? C’est assez rare de nos jours, surtout quand il est question comme ici d’intelligence artificielle. Ce premier roman de Louisa Hall traduit en français n’a pas eu beaucoup d’échos lors de sa parution en grand format en 2017, souhaitons que le format poche lui soit plus favorable car c’est un texte original et intelligent.

Le lecteur suit quatre lignes narratives tissées de nombreuses voix. Elles ne se croisent pas, presque pas, mais résonnent et se combinent par delà le temps puisque que ce chœur s’étend de 1663 à 2040.

Au XVIIe siècle, Mary Bradford âgée de treize ans se prépare à embarquer pour le Nouveau Monde avec ses parents qui fuient les persécutions en Angleterre. Avant le départ, elle est mariée d’autorité avec un certain Whittier et son père lui offre un carnet. Elle s’arrange pour que son chien adoré, Ralph, soit du voyage.
Le lecteur lit ces carnet car ils ont été édités au XXe siècle par Ruth Dettman. On suit aussi son récit à elle ainsi que celui de son mari Karl. Tous deux ont fui l’Allemagne nazie et il est celui qui a contribué à l’invention des ordinateurs. Malgré l’insistance de Ruth, il n’a jamais voulu doter ses robots d’une mémoire et le couple s’est peu à peu délité.
On ne présente pas Alan Turing que l’on suit depuis sa jeunesse et son amitié avec Chris Morcom. Il écrit à la mère de son ami des lettres à la fréquence très aléatoire, jusqu’à sa mort. Son but : construire une version mécanique de Chris, trop tôt disparu.
Stephen Chinn est en prison en 2040, il y écrit ses mémoires. Il a été condamné à vie pour avoir créé des robots trop humains. On suit via certaines pièces de son procès en 2035 les conversations entre la jeune Gaby et MARY3, une intelligence artificielle (un tchatbot). L’adolescente est placée en quarantaine, paralysée parce qu’on lui a retiré son babybot, ce robot intelligent qui l’accompagnait depuis son enfance et auquel elle était très attachée, trop attachée selon les autorités qui les ont tous confisqués.

Tous ces personnages sont, au moment où on les saisit, en situation émotionnelle difficile. Ils sont seuls ou délaissés, généralement incompris. L’objet (carnet pour Mary, ordinateur ou robot pour les autres) est un palliatif à la solitude mais aussi un moyen de garder trace du temps qui passe. Il n’y a pas d’oreille humaine à laquelle se confier aussi se tournent-ils vers les machines. On comprend au fil des récits que ces dernières ont pris une telle ampleur dans le quotidien des hommes qu’elles ont phagocyté les rapports humains et que le gouvernement américain (dans un futur en proie aux désordres climatiques) a dû prendre des mesures autoritaires à leur encontre.

On se pose maintes questions à la lecture de Rêves de machines, sur par exemple la nocivité de l’intelligence artificielle. L’homme se laissera-t-il dominer au point de perdre toute volonté et libre arbitre ? Et ces machines, si elles se souviennent, pourront-elles s’émouvoir ? Aussi intelligentes soient-elles, causeront-elles plus de tort à l’Homme que l’Homme lui-même ? Ou comme l’affirme Chinn, ces machines de plus en plus humaines serviront-elles à nous rendre plus humains ?

La voix poétique de la jeune Louisa Hall s’avère originale car souvent poignante. Elle manie la suite de Fibonacci et ses étonnants parallèles tout en exprimant le déchirement de l’amour gâché ou le premier étonnement amoureux d’un homme pourtant blasé. A lire donc, par tous ceux qui apprécient les récits plus intimistes.

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Rêves de machines (Speak, 2015), Louisa Hall traduite de l’anglais (américain) par Hélène Papot, Gallimard (Folio SF n°624), février 2019, 417 pages, 8.40€

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