Jeunesse

Gingo – Sarah Cohen-Scali

GingoD’ici quelques années, suite à un mouvement de déconnexion, la société française est très hiérarchisée. Jade est une Bleue : elle vit à l’écart, déconnectée comme tous les siens, et n’est pas autorisée à avoir un enfant. Elle ne peut qu’adopter un de ces enfants moches qui ne font le bonheur de personne mais que les Blancs confient aux Bleus.

Pour palier son désir d’enfant et trouver un travail, elle postule à un poste au-delà du mur. Sa candidature est retenue et elle devient la « gouvernante » de deux adorables enfants blancs. Elle franchit donc chaque matin le mur, les réveille, s’occupe d’eux selon un planning strict et incontournable car géré par une intelligence artificielle.

Elle se prend d’affection pour ces Blancs si attachants. Bientôt, elle transgresse subrepticement quelques lois pour leur permettre de manger du sucre, de s’amuser, de vivre comme de véritables enfants plutôt que comme des robots qu’ils sont. Très étrangement, l’I.A. laisse faire…

Plus tard, Jade adoptera un enfant : Gingo. Elle n’a pas le choix, on le lui apporte, elle devra l’éduquer pendant dix ans, jusque sa majorité. Car Gingo n’est pas un enfant traditionnel : sa croissance est très rapide, il est très laid, ne peut pas parler, exactement comme tous les autres. Qui est-il ? D’où vient-il ?

C’est un des mystères du livre, bien gardé, le lecteur ne cesse de s’interroger sur la véritable nature de cet enfant. N’en disons donc pas trop. L’univers imaginé est classiquement dystopique : grande disparité riches-pauvres, contrôles omniprésents, hyperconnexion. Effet de réel avec notre société actuelle. Le plus intéressant réside dans les rapports sociaux et surtout les rapports entre Jade et les enfants dont elle s’occupe. La maternité est au centre du roman, il en soulève les ambiguïtés. Le thème de la différence est aussi particulièrement bien traité, avec un Gingo handicapé qui s’exprime via la langue des signes.

Restent quelques frustrations au final. On voudrait par exemple en savoir plus sur les recherches menées par le docteur Monge, sur le devenir des deux enfants blancs. La narration elle-même n’est pas toujours très fine : les premières pages en italique qui expliquent comment la société en est arrivée là auraient gagné à être intégrées au récit ; la partie qui raconte le travail de Jade dans la cité blanche est trop longue et plaquée sur le reste alors qu’ensuite la romancière n’en fait rien. Par ailleurs, on ne comprend pas pourquoi l’I.A. domestique des Blancs couvre les transgressions de Jade.

Mais la révélation finalement m’a totalement convaincue et même surprise. Elle permet d’envisager tout le roman sous un angle nouveau, des plus glaçants. Rien que pour ça, Gingo est une réussite.

Lire les premiers chapitres.

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Gingo, Sarah Cohen-Scali, Gulfstream (Electrogène), février 2018, 350 pages, 17,50€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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