Et nous ne vieillirons jamais – Jennie Melamed


Et nous ne vieillirons jamaisVanessa, Caitlin, Janey… des jeunes filles s’expriment dans Et nous ne vieillirons jamais, se dévoilant peu à peu. Elles ne sont que quelques-unes parmi d’autres, de nombreuses autres qui vivent sur une île étrange. On comprend que des familles ont quitté la civilisation plusieurs générations auparavant et ont établi des règles de vie qui sont devenues religion. Pas d’argent, pas de technologie : la vie ressemble à celle des premiers pionniers. On ne parle pas de ce qui n’est pas l’île, de ces terres perdues que quelques vadrouilleurs infiltrent encore pour en rapporter des objets.

On cerne de mieux en mieux ces jeunes filles qui approchent d’une étape clé de leur vie : l’été de la fructifiction. Devenant femmes et fertiles, elles vont profiter de cette période avant d’être choisie par un homme qui leur fera deux enfants. Si ces enfants sont des filles, leur père pourra profiter d’elle sexuellement, comme leurs pères à elles l’ont fait. Car sur l’île c’est ainsi : tant qu’une fille n’est pas pubère, son père peut abuser d’elle.

Tout cela se dévoile subtilement. On aurait bien envie de ne pas comprendre, de trouver d’autres raisons aux marques sur la peau de l’une, à la soumission de l’autre, mais Jennie Melamed poursuit et met le lecteur face à la réalité de cette île : il est normal que les filles soient sexuellement soumises à leur père. Violence et domination masculines ont désormais force de loi.

Et nous ne vieillirons jamais dénonce sur le mode de la dystopie, ici misogyne. Rien de nouveau mais on apprécie l’absence de manichéisme, par exemple à travers le personnage d’un père qui bien que pratiquant l’inceste comme il en a la possibilité, aime à l’évidence sa fille… comme un père. Ce qui n’excuse bien sûr pas l’abus. Si les motifs de la dystopie ne sont pas originaux, le traitement l’est. Nombreuses sont celles qui fonctionnent sur l’infériorité féminine, l’instrumentalisation de la femme et son rabaissement. Jennie Melamed traite plus particulièrement du traumatisme sexuel sur de très jeunes filles et elle est en cela convaincante, forte de son expérience d’infirmière psychiatrique spécialisée dans l’accompagnement d’enfants traumatisés.

Il faut enfin souligner que les jeunes filles imaginées par Jennie Melamed sont de beaux personnages aux voix distinctes et sensibles. La plus stimulante est certainement Janet la rousse rebelle qui décide de ne plus manger pour ne pas devenir pubère et donc maîtriser son corps et son avenir. L’enfance est sa liberté.

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Et nous ne vieillirons jamais (Gather the Daughters, 2017), Jennie Melamed traduite de l’anglais (américain) par Marie de Prémonville, Anne Carrière, mars 2018, 413 pages, 22€

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4 commentaires sur “Et nous ne vieillirons jamais – Jennie Melamed

  • keisha

    Repéré à la bibli (mais faut mettre la main dessus!). Sinon en dystopie où les femmes sont les inférieures, j’en suis au tiers de Avec Joie et Docilité de Johanna Sinisalo (celle du troll ^_^), que tu n’as pas lu si j’en crois ton index. Et pour l’instant c’est excellent.