Orgasme – Chuck Palahniuk


orgasmeIl y a eu Snuff en 2008 (traduit chez Sonatine en 2012), un roman aussi trash que son titre le laisse penser mais surtout bien plus subtil et sensible. Je vous en rappelle le sujet : une star vieillissante du porno décide pour son bouquet final de se faire en direct six cents hommes à la suite les uns des autres et sous le regard des caméras, bien sûr. Le lecteur n’assiste pas au tournage du gang bang, il reste en coulisses avec ces messieurs qui ont chacun un numéro. Palahniuk réussit l’exploit d’être drôle, terriblement pertinent et même émouvant. Ce type est un génie.

Le revoici donc avec Orgasme qui traite cette fois de désir féminin. Il ne prend pas le risque de l’expliciter grâce à on ne sait quelle science infuse : il en analyse l’industrialisation. Ce type est un génie. Tout commence avec la pauvre Penny Harrigan qui après deux ans d’études de droit sert les cafés et installe les chaises dans un cabinet d’avocats new yorkais. Elle a vingt-cinq ans, elle est quelconque et fait le larbin. Quand sa route croise celle de Linus Maxwell, l’homme le plus riche du monde. Alors qu’elle vient de se vautrer sur la moquette et de répandre du café sur ses chaussures, il l’invite à dîner. Aussitôt pour les tabloïds qui le traquent, elle devient la Cendrillon du Geek.

Et ça dure. Il lui offre des robes, la fait voyager partout dans le monde dans les hôtels les plus prestigieux. Et il lui fait l’amour… enfin, il l’amène à l’orgasme grâce à différents objets, touchers ou massages. Penny qui n’avait jamais connu l’orgasme les multiplie avec une intensité prodigieuse, jusqu’au coma. C’est que Max est un expert, quasi un scientifique du plaisir féminin. Son petit nom ? Orgasmus Maxwell…

La visite guidée à laquelle se livraient les doigts de Max lui envoyait des secousses à travers tout le corps.

Une fois, il appliqua sur ses mains un gel de couleur rose, au parfum de rose, et glissa deux doigts en elle. « Quand je masse la paroi antérieure de ton dôme vaginal… »

Il dut passer à l’acte sans qu’elle le voie, car soudain Penny se crispa et fut saisie d’un plaisir incontrôlable. Peu importe ce qu’il fabriquait, elle collait ses hanches contre lui et en redemandait.

« Ça, lui expliqua-t-il, c’est ton éponge périnéale, une masse de tissus érectiles reliée au clitoris par le nerf pudendal. »

Elle n’avait pas besoin de regarder pour savoir que son clitoris se raidissait. Sans même avoir été touché, il était gorgé de sang et pulsait au point que c’en était presque douloureux.

Un expert bien peu glamour (d’autant qu’il prend des notes !), Penny s’en rend compte, mais elle ne peut résister. Comme la présidente des États-Unis et la jeune reine d’Angleterre avant elle (et au total 7824 femmes), Penny devient le cobaye de celui qui a d’autres objectifs que de faire le bonheur des femmes. Il va lancer sur le marché une gamme de jouets et potions sexuels : Beautiful You. Après des études minutieuses sur ses différentes maîtresses, les sextoys sont au point. Enfin les femmes vont toutes avoir droit au plaisir, sans distinction.

La marque fait un tabac, succès total, les femmes se ruent sur les Sondes extatiques, les Baguettes Magiques d’Amour et autres Découpe-Légumes de Madame. Plus besoin d’hommes pour atteindre de multiples orgasmes : quelle aubaine ! Le problème c’est que les femmes deviennent accros. Elles vivent rivées à leurs sextoys, ne sortent plus, ne mangent plus, n’ont plus d’autre activité que de se faire jouir. Ça va poser problème…

Au croisement de Broadway et de la 47e Rue, Penny aperçut un visage familier. Une femme était avachie sur le trottoir, adossée au pied d’un lampadaire. De plus près, Penny vit que la misérable portait une broche en or et en diamant Paloma Picasso, de chez Tiffany. Ses cheveux, malgré le balayage raffiné, tombaient en grosses bouclettes autour de son visage autrefois maquillé à grands frais. Elle portait un vieux costume Chanel rose élimé ; la veste en était ouverte, exhibant ses seins aux passants. Sa jupe remontée jusqu’au ventre, elle triturait son sexe exposé à tous les regards au moyen d’un jouet Beautiful You. Ses jambes étaient couvertes d’une couche de crasse. Tenant la base de l’objet sale entre ses deux mains aux ongles noirs, elle l’agitait de manière circulaire, le plongeait en elle, puis le retirait. Comme la pensionnaire d’un hospice victorien, elle gloussait et bégayait toute seule, indifférente à la foule qui déambulait devant elle sans la regarder.

Glauque encore, mais Orgasme est aussi parfois drôle, très drôle même, comme lors de cet autodafé de pénis en plastique qui deviennent autant de bombes lumineuses qui éclairent le ciel et bombardent les bâtiments de la ville. Plus on avance dans l’intrigue, plus ça devient improbable. Et c’est la faiblesse de ce roman qui tourne au n’importe quoi, moins convaincant que Snuff. A l’évidence, notre Palahniuk est moins à l’aise avec le plaisir féminin, alors il donne dans la bouffonnerie qui perd peu à peu de son impact. Cependant, la chronique de l’industrie du sexe qu’est devenue notre société est méchamment réaliste. Les femmes dépendantes finissent comme des épaves, les revendications de « plaisir pour toutes et sans entraves » les mènent au cauchemar. Alors qu’on savait que le cerveau des hommes se situe entre leurs jambes, c’est au tour des femmes de ne plus penser que par là, et ça grince dans les rangs des féministes. Personnellement, tout ça me réjouit.

La veine satirique est toujours bien là, la provocation aussi mais le scénario se barre en sucette à force de grotesque. On le suit Chuck parce que c’est lui, mais on n’est pas bien convaincu de l’efficacité de toute cette méchanceté. Si certaines situations font mouche par leur clairvoyance, elles concernent encore une fois la sexualité masculine. A l’évidence, Palahniuk a voulu écrire une anti-romance, un livre avec des scènes de sexe pas bandantes du tout et ça, c’est réussi !

Chuck Palahniuk sur Mes Imaginaires

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Orgasme (Beautiful You, 2014), Chuck Palahniuk traduit de l’anglais (américain) par Clément Baude, Sonatine, mars 2016, 263 pages, 18€

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