Les brumes de l’apparence – Frédérique Deghelt


Les brumes de l'apparenceTout aurait pu assez mal se passer avec Les brumes de l’apparence tant La grand-mère de Jade m’a déplu. Je craignais les clichés, liés ici à la condition féminine, les considérations dans l’air du temps. Finalement non. Frédérique Deghelt reprend la figure de la sorcière pour l’actualiser dans l’ici et maintenant. Et le résultat est toujours le même : la femme qui sort du cadre de la science et de la religion est jugée folle, la seule différence avec le siècle dit des Lumières qui a brûlé tant de « sorcières », c’est qu’elle n’en meurt plus, si ce n’est socialement.

Gabrielle a la quarantaine heureuse : un mari qu’elle aime, un métier qui l’intéresse et qui rapporte, un fils ado pas trop pénible. La réussite sociale et individuelle quasi parfaite : « une femme insouciante dans une vie éphémère et courtoise« . Alors quand un notaire de province lui annonce qu’elle vient d’hériter d’un bout de forêt inaccessible à un endroit situé au-delà du périphérique, sa décision est immédiate : à vendre. Il faut quand même se rendre sur les lieux pour la paperasse, la vente et découvrir qui est cette tante inconnue, soeur de sa mère qui lui lègue ce bien. Une tante même pas morte !

La voilà à Fermet le Bois, non loin de Chateauroux (le Berry donc). Notaire, agent immobilier et autres autochtones lui font immédiatement comprendre que le terrain dont elle hérite, ainsi que la masure qui s’y trouve ont très mauvaise réputation : on les dit hantés. Ouais, à d’autres ! Notre Parisienne connaît la musique et le lecteur aussi. Bien sûr, Gabrielle va emprunter une voie que quarante ans de rationalisme ne laissaient pas prévoir. Elle va être touchée par le lieu et par les présences qu’elle semble être la seule à percevoir. Elle rend visite à sa très vieille tante qui lui confirme qu’elle possède des dons depuis toujours, hérités de la lignée maternelle. Mais la mère de Gabrielle est morte dans un accident de voiture après avoir brûlé sa vie par les deux bouts dans des casinos et sans jamais avoir dit un mot de sa famille à sa fille.

Peu à peu, Gabrielle remet en cause ce qu’elle voit, ce qui est à la surface des choses. Son mari, chirurgien esthétique (l’apparence est donc sa spécialité et son gagne-pain) prend assez mal le fait que sa femme se mette à « délirer » au cours de dîner en ville. Le chéri devient moins tendre tout à coup. Elle cherche le soutien d’une amie de longue date, Claire, très croyante et ravie que Gabrielle se tourne enfin vers des valeurs plus spirituelles, moins immédiates. Enfin, cette athée reconnaît qu’il existe un au-delà de la mort ! Mais Claire et Gabrielle ne vont pas se comprendre car celle-ci s’éloigne rapidement de la religion officielle.

Gabrielle soudain renie science et religion, telles les sorcières qu’on brûlait jadis. Petit à petit, elle envisage le monde d’une autre façon que ni les hommes de science ni la religion ne reconnaît. On nomme donc ça sorcellerie, folie au sens moderne, c’est plus commode que de chercher à comprendre. C’est toute la société qui lui tourne le dos car elle ne correspond plus aux normes : la beauté, l’immédiateté, l’efficacité, la performance. Il ne lui est à l’évidence pas possible de vivre cette mutation en ville, et c’est donc dans sa masure rénovée qu’elle s’installe, loin du monde, comme une sorcière… une femme consciente et lucide ayant troqué ses anciens dieux contre la sérénité et l’ouverture aux autres. Ayant aussi accepté de ne pas tout comprendre.

Nous avons lié comprendre et croire, savoir et choisir, expliquer et agir. Ce n’était pas nécessaire. Vois-tu, je suis ce que je sens, même si je ne peux pas l’expliquer. Je choisis la voie qui donne de la cohérence à mon existence, même si je ne sais pas tout, j’admet sans comprendre et, si je me suis trompée, je ne le saurai jamais.

Une femme qui dit « je choisis » et le fait en dehors des cadres se voue à la marginalité et ne sera acceptée et écoutée que par les « hurluberlus » de son espèce. Gabrielle choisit de s’enrichir de ce monde des esprits qu’elle découvre et de perdre son statut social, son mari, son appartement parisien. Elle ne va pas mieux pour autant car elle n’allait pas mal. Elle est moins superficielle et surtout en harmonie avec les autres et le monde. Les brumes de l’apparence c’est donc l’histoire d’une émancipation, d’un lâcher prise qui ouvre sur la sérénité et l’épanouissement.

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Les brumes de l’apparence, Frédérique Deghelt, Actes Sud, mars 2014, 367 pages, 21,80€

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5 commentaires sur “Les brumes de l’apparence – Frédérique Deghelt