La bibliothèque de Mount Char – Scott Hawkins


La Bibliothèque de Mount Char« Terrifiant et hilarant, étrange et humain, visionnaire et captivant » nous dit la quatrième de couverture d’un premier roman publié chez Lunes d’encre : on n’y va, non ? Même si, soyez prévenus, La bibliothèque de Mount Char est biiiiiiien plus terrifiant qu’hilarant.

C’est l’histoire d’une bande de trentenaires qui avaient perdu leur papa… Ça, ça serait la version drôle de cette histoire horrifique. Ils sont douze, douze enfants enlevés une vingtaine d’années plus tôt par un type qui se fait modestement appeler Père. Avant, ils étaient de petits Américains comme les autres ; depuis, ce sont des Pelapi. Garrison Oaks, le hameau où ils vivaient avec leur famille est devenu une sorte d’endroit hors du monde où Père leur prodigue son enseignement. Chacun est chargé d’un catalogue (il y en a douze), un savoir particulier qu’il ne doit en aucun cas partager avec les autres enfants. Car, c’est bien connu, mieux vaut diviser pour régner : si Père connaît l’intégralité des catalogues, chacun de ses disciples n’en connaît qu’un.

Carolyn est chargée des langages, tous les langages du monde, Michael des animaux, Jennifer de la médecine, David de la guerre…etc. Dire que l’éducation de Père est stricte serait un euphémisme puisqu’il zigouille ses propres « enfants » sans hésitation mais avec raffinement : plus ils souffrent mieux c’est. Il les ressuscite ensuite et si l’un d’entre eux est vraiment vilain, le cycle mort/résurrection peut continuer très longtemps.

Au moment où commence La bibliothèque de Mount Char, Père a disparu. Ses enfants sont désemparés, d’autant plus qu’ils ne peuvent plus accéder à leur hameau (et donc à la bibliothèque), protégé par un sort mortel. Où donc est passé papa ? Impossible qu’il soit mort, papa est invincible… Il a pourtant de nombreux ennemis, contre lesquels il lutte avec succès depuis environ soixante mille ans. Oui, papa est très vieux. Que fait-il depuis tout ce temps ? Veille-t-il sur le monde ou programme-t-il sa totale destruction ?

Il y a tant de mystères dans les premiers chapitres de ce roman de Scott Hawkins, que cette lecture se fait avec passion. Il y a tout à découvrir, l’univers est unique et original et les intentions des protagonistes pour le moins ambigües. Qu’est-ce que ce monde ? Qu’est-ce que cette bibliothèque ? Qu’est-ce que manigance Carolyn, principale protagoniste, qui va débusquer un certain Steve, un banal Américain, pour venir à bout du super méga sort qui empêche ces quasi super héros d’entrer dans Garrison Oaks ? On pourrait dresser une longue liste des questions qui surgissent de page en page et nourrissent plus avant l’intérêt du lecteur. Malgré quelques longueurs (l’épisode des lions par exemple), plus le mystère grandit et plus la lecture se précipite.

Et puis, il faut bien finir par amorcer quelques réponses… Et là, il va falloir suspendre votre incrédulité, bien plus encore que pour n’importe quel roman fantastique. J’ai eu un peu de mal avec le dénouement. Il est pourtant dans la logique de tout le reste, dans le délire grandiose, la surpuissance et le macabre. Ça rappelle l’univers des comics : les mecs font péter la planète, se balancent des bombes en-veux-tu-en-voilà mais on s’en fiche, on est les plus forts… Bon, pourquoi pas. A la toute fin pourtant, Scott Hawkins laisse surgir une touche de psychologie un peu plus humaine, mais qui se révèle bien incohérente compte tenu du reste.

Et l’hilarant dans tout ça ? Eh bien disons que le roman n’est pas exempt de touches d’humour qui ne vous tordront pas de rire mais font contraste avec l’horreur constante. Par exemple, le type qui crucifie Carolyn à son bureau avec des stylos, c’est son frère David et il est vêtu d’un gilet par balles et d’un tutu. Dégoulinant de sang, la chair de ses victimes collée au corps, mais toujours vêtu d’un tutu.

Ce qui finit également par faire rire, c’est la surenchère. Comme dans Lovecraft dont La bibliothèque de Mount Char est inspiré, l’horreur s’accumule à un point qu’elle en devient comique. Je ne sais pas vous mais moi, Lovecraft ne m’a jamais fait peur. J’ai par contre souvent passé de bons moments à imaginer les créatures poisseuses, tentaculaires et cauchemardesques dont il peuplait ses nouvelles. En lisant ce premier roman de Scott Hawkins, je ne suis pas allée jusqu’à rire, mais le grotesque m’a permis d’échapper à l’horreur de certaines scènes. Margaret discutant gentiment avec la tête récemment tranchée du président des États-Unis, franchement, c’est assez comique. Hilarant peut-être pas pour tout le monde, mais comique pour un nombre indéterminé de bizarres, certainement.

Donc, pour ceux qui n’ont pas le temps ou pas l’envie de lire tout ce qui précède : j’ai été fascinée par l’univers mis en place et par le mystère autour des protagonistes et de leurs intentions. Les explications et le dénouement m’ont moins convaincue.

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La bibliothèque de Mount Char (The Library at Mount Char, 2015), Scott Hawkins traduit de l’anglais (américain) par Jean-Daniel Brèque, Denoël (Lunes d’encre), août 2017, 478 pages, 22,90€

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