Ça tome 1 – Stephen King


Ça tome 1Bienvenue à Derry, petite bourgade du Maine. « Petite bourgade » est à prendre au sens américain du terme puisqu’elle compte trente mille habitants. Quant au « bienvenue », il est bien sûr ironique puisqu’il se passe des choses terribles à Derry, dont curieusement, personne ne se fait l’écho. Il semblerait pourtant que des vagues de crimes d’enfants s’y renouvellent régulièrement, emportant son lot de gamins, endeuillant les familles. Et ce depuis les tout premiers habitants. Ça s’ouvre sur la mort de Georgie, scène aussi connue qu’inquiétante, mettant en scène le célèbre clown qui va faire des siennes pendant des centaines de pages et deux volumes.

J’aimerais convaincre ceux qui croient connaître Stephen King sans jamais l’avoir lu que Ça, c’est bien plus qu’un roman d’horreur, bien plus. C’est un roman qui va au plus profond des émotions et pour ça creuse au plus profond, jusque là où elles sont pures ; c’est un livre qui demande si l’amitié peut faire face à la peur. Et c’est un livre qui a choqué et choque encore pour bien autre chose que ses scènes d’horreur, ce dont je vous parle dans mon billet sur le tome 2.

Michael Hanlon, bibliothécaire de Derry, se décide à appeler les autres, tous les autres. Ils étaient sept gamins qui formaient le club des Ratés et qui à la fin de l’été 1958 ont juré de revenir à Derry si besoin. En cette année 1985, vingt-sept ans plus tard, Derry a besoin d’eux car Ça  recommence. Qu’ont-ils juré exactement, on ne le saura pas à l’issue de ce premier tome, pas plus qu’on ne saura pourquoi ils ont fait une telle promesse. On se doute qu’ils ont réussi ce qu’aucune génération avant eux n’avait réussi : vaincre Ça. Mais comment ?

Ce premier volume est avant tout une chronique d’enfance aux États-Unis à la fin des années cinquante. Chaque gamin est l’objet d’un portrait tellement vivant que vous le voyez et surtout vous comprenez ce qu’il ressent : le gros Ben, Bill dont le frère Georgie a été assassiné, Bev victime de son père trop violent, Richard qui parle trop… Pas une fausse note dans ces portraits, ils sont tous là, vivants sous nos yeux grâce à des flash-back. Des scènes de jeux et d’amitié mais surtout beaucoup de solitude tant sociale que psychologique. Les relations avec les parents sont souvent difficiles car ceux-ci sont exigeants et peu à l’écoute. Soit ils idéalisent leurs enfants soit ils s’en désintéressent. D’où beaucoup de souffrance intérieure car il est hors de question de montrer sa peine et de passer pour une chiffe molle. Pas question non plus de dénoncer ses ennemis de passer pour un fayot…

On les voit aussi en train de tout larguer en 1985 pour répondre à l’appel du bibliothécaire. Étrangement pourtant, depuis vingt-sept ans,  ils n’avaient plus pensé à Derry. D’ailleurs quand ils reviennent, ils ne savent plus ce qui s’y est passé précisément. Il semblerait que l’oubli les protège de souvenirs bien trop morbides.

On découvre qu’ils ont tous vécu une expérience effrayante mettant en scène un monstre doté plus ou moins explicitement des attributs d’un clown (il peut prendre la forme d’une momie, d’un loup-garou, d’un enfant mort…). Alors qu’ils se trouvaient seuls, ils ont été confrontés à l’horreur sans que les adultes soient capables de voir eux aussi ce qui les terrorisait. Devenus adultes, auront-ils encore cette capacité de voir ce clown et d’entendre sa voix ? A l’inverse, les grandes personnes pouvaient tout à fait voir Bowers, Criss et Huggins, les trois sales gosses de l’école qui eux étaient bien réels, les  insultaient et les frappaient. Henry Bowers a onze ans et incarne déjà la violence à l’état brut, d’autant plus effrayante qu’il n’y a rien à y faire : même l’école ne peut lutter contre un atavisme aussi ancré (son père est devenu fou en combattant les Japonais à Pearl Harbor). Il harcèle les Ratés qui incarnent tout ce qu’il déteste : un Noir (Mike), un gros (Ben), un Juif (Stan), un bègue (Bill), un binoclard (Richie), un maladif (Eddie) et une fille (Beverly), tous des faibles qui n’existent que pour qu’il se défoule dessus. Même ce personnage qui aurait facilement pu tomber dans la caricature sonne juste.

Il y a quelques scènes difficiles dans ce premier volume, mais le pire reste à venir. Par contre, il y en a qui sont superbes et inoubliables dans lesquelles ni le fantastique ni l’horreur n’interviennent : ainsi quand Ben se fait poursuivre pendant des pages et des pages par Bowers et sa bande, c’est une vraie réussite qui vous mettra hors d’haleine (le sale gosse est increvable !). La deuxième scène, celle du meurtre de l’homosexuel Adrian Mellon par un autre trio de sales cons en 1985 est également une des meilleures à mes yeux, ainsi que celle de l’incendie du Black Spot en 1930. Ces scènes racontent l’histoire de Derry, de la construction de la haine et de la violence au quotidien. L’Américain moyen n’aime pas les Noirs, il n’aime pas les homosexuels, et quand il n’aime pas, il détruit. Une Amérique « décente » se construit sur la destruction et l’oubli, via l’ignorance et la violence s’il le faut.

Encore une fois, Stephen King excelle à peindre des personnages d’une étonnante humanité. On comprend ce qui les lie ou les fait s’affronter, on les découvre tout en les reconnaissant car il semble qu’on les a déjà croisés. Leurs relations complexes s’enrichissent chapitre après chapitre ne cessant de surprendre le lecteur. C’est sans doute et avant tout ce qui me plaît chez cet auteur : la richesse de ses personnages. Puis l’Amérique qu’il décrit avec aisance, ici plus particulièrement parce qu’il a l’âge de ses protagonistes à chaque époque.

A la fin de ce premier tome, on a tous les personnages : on les connaît, on sait ce qu’ils ont vécu ensemble, au moins en partie. Car restent de grandes zones d’ombre sur ce qui s’est passé en 1958, sur le pourquoi du comment. On a l’impression de les connaître mais en fait on ne sait pas comment ils réagiront aux dangers qui fondent sur eux. Pour Bev, le danger bien réel de son mari qu’elle a quitté avec pertes et fracas après des années de mauvais traitements. Pour tous, le retour de Bowers échappé de l’asile (comme je vous le disais, il est increvable) et bien sûr Ça c’est-à-dire peut-être l’innommable peur.

Stephen King dynamise la narration par de constants allers-retours entre 1958 et 1985. On passe d’une époque à l’autre à travers un personnage avec fluidité et les ponts ainsi créés entre les deux périodes n’ont rien d’artificiels. Les protagonistes peu à peu se souviennent d’épisodes traumatiques de leur enfance qui ont construit les adultes qu’ils sont devenus.

Bien des questions restent en suspens à l’issue de ce volume. Dans mon billet sur le second volume, je vous parle moins de l’intrigue elle-même que des questions (et scandales !) soulevées par ce roman. Et un peu de patience pour l’adaptation très prochaine de Ça par Andres Muschietti (déjà réalisateur de Mama)…

Stephen King sur Mes Imaginaires

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Ça, tome 1 (It, 1986) Stephen King traduit de l’anglais (américain) par William Desmond, Le Livre de poche, avril 2017, 799 pages, 8,90€

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Ces quelques lignes sont plus des pistes de réflexions sur ce qui choque et scandalise dans Ça plutôt qu’un résumé, que l’on trouvera dans mon billet sur le premier tome. S’agit-il de peur ? Grippe-Sous le clown fait-il peur ? Il est certes inquiétant et peut effrayer des gamins de onze ans.…

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4 commentaires sur “Ça tome 1 – Stephen King

  • Manu

    Tu me donnes très envie de le relire ! King a, comme tu dis, une aisance incroyable pour évoquer l’enfance et rendre ses personnages diablement consistants. Quant à l’Amérique, l’évocation qu’il en fait également dans 22/11/63 m’a complètement scotché.

  • lutin82

    Je veux bien te croire quand tu dis que King et Ca, c’est bien plus qu’un roman d’horreur. Mais j’avoue garder encore quelques souvenirs d’enfance vifs concernant les films adaptés de King…. Depuis, je ne lis quasiment jamais de livres ni ne regarde de films dans ce registre.

    J’attends ton second billet sur l’aventure du roman pour ma décider…

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Oublie les films : ils jouent le plus souvent sur le visuel, forcément, c’est- à-dire l’horreur. Rendre toute la richesse psychologique d’un personnage, c’est quand même difficile. Il y a des réussites bien sûr (Shinning, La Ligne verte…) mais je pense que ceux qui ne connaissent Stephen King que par les adaptations de ses romans seraient étonnés de le lire.