Le tropique des serpents – Marie Brennan


Le tropique des serpentsAprès les Carpathes, alias la Vystranie, Isabelle Carmherst désormais âgée de vingt-trois ans quitte à nouveau le Scirland (l’Angleterre) pour une nouvelle expédition. Son mari étant mort dans le tome précédent, elle ne dépend plus de lui et son statut de veuve lui donne un peu plus d’autonomie. A peine. Car la dame est plus que jamais décidée à prendre sa vie en main sans dépendre du bon vouloir des hommes. Plus intrépide encore que dans Une histoire naturelle des dragons, Isabelle part pour l’Erigie, alias l’Afrique.

Mais elle ne part pas tout de suite, plusieurs chapitres qui se révèlent un peu longs précèdent le départ. Ils insistent sur la préparation mais aussi sur cette femme scientifique qui peine à faire entendre sa voix parmi tous ces messieurs. Entre en scène une certaine Nathalie âgée de vingt ans, la petite-fille de Lord Hillford, protecteur de notre aventurière. Nathalie est trop semblable à Isabelle pour être un personnage original mais elle sert la trame dans le sens de l’émancipation féminine puisqu’elle désobéit à son lord de père en s’embarquant clandestinement avec Isabelle.

Ces premiers chapitres mettent également en scène Isabelle en mère bien malgré elle, consciente de ses limites et de son désintérêt pour Jacob. Il est une des armes dont ses détracteurs, nombreux, se serviront. A travers cette « mauvaise mère », Marie Brennan densifie le combat d’Isabelle.

J’en veux à mon fils. Voilà, je l’ai dit. Je lui en veux parce que je suis enchainée à lui ; je ne peux pas vivre la vie que je désire, pas sans éprouver de la culpabilité parce que je me consacre à ce qui me rend heureuse. C’est certainement égoïste de ma part de m’intéresser autant aux contributions de mon intellect ; la plus noble contribution qu’une femme puisse espérer apporter à la société est sans le moindre doute d’élever ses enfants. Aucun des sacrifices qu’elle pourrait faire n’est trop petit, s’il sert cette grande cause.

Arrivés en Erigie, Isabelle et ses compagnons vont se trouver pris dans des enjeux qui les dépassent et dont ils ne comprennent pas complètement les tenants et aboutissants. Elle ne souhaite s’intéresser qu’aux dragons, ceux des marais en particulier, mais ses recherches auront des répercussions sur les gens et tribus qu’elle côtoie. D’autant plus que l’accès aux dragons n’est pas facile et qu’il va falloir s’enfoncer dans ce qui porte le doux nom d’Enfer vert. Tout est hostile à ces gens de la bonne société du Scirland : la chaleur, la faune, le terrain et les conventions sociales qui pour être différentes de leur pays d’origine n’en sont pas moins sclérosantes…

L’Erigie est si semblable à l’Afrique qu’on se demande presque pourquoi Marie Brennan a pris la peine de la rebaptiser. Certains traits cependant surprennent, comme l’absence quasi-totale de racisme. Le colonialisme qui s’installe (pour piller les ressources en fer) ne semble pas poser problème non plus et ces Blancs sont globalement bien accueillis. Les tractations politiques se complexifient au fil du roman pour déboucher sur des velléités guerrières qui donnent une dimension supplémentaire au volume.

Certains passages m’ont semblé un peu dilués (celui du vol par exemple, qui n’en finit pas, ou le suivant quand Isabelle est prisonnière). Le franc parler d’Isabelle et son humour fonctionnent toujours très bien. Par exemple, les conventions vestimentaires vont prendre du plomb dans l’aile sur ce continent où les gens vivent quasi nus et où elle doit s’empêtrer dans ses robes (qu’elle ne tarde pas à transformer). Quelques quiproquos avec M. Wilker qui l’accompagne à nouveau accentuent l’aspect comédie et le pauvre homme ne semble d’ailleurs là que pour ça.

Tout est en effet centré autour d’Isabelle dans Le tropique du serpent, ce qui n’est pas incohérent puisqu’il s’agit de ses mémoires. C’est à travers elle qu’on voit la société guindée à laquelle elle appartient, ce nouveau continent qu’elle découvre et à l’assaut duquel elle se lance tête baissée, et bien sûr les dragons. Le lecteur les découvre avec elle dans leur diversité. Ils sont surprenants, parfois inattendus, toujours méconnus. Isabelle a plus de tendresse et de curiosité pour eux que pour son fils car ils sont l’inconnu et son billet pour une autre vie, pour l’aventure. Elle en sait un peu plus sur eux à l’issue de ce deuxième volume, mais il est clair qu’elle a encore beaucoup à découvrir, et nous aussi. Encore trois tomes en fait…

Marie Brennan sur Mes Imaginaires

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Mémoires par lady Trent – 2 : le tropique des serpents (The Tropic of Serpents, 2014), Marie Brennan traduite de l’anglais (américain) par Sylvie Denis, L’Atalante, septembre 2016, 346 pages, 21€

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Commentaire sur “Le tropique des serpents – Marie Brennan

  • lutin82

    Bon, ton avis reste très positif. Pas de racisme dans cette Afrique?… c’est surprenant et utopique comme société. Je me lancerai sans doute dans l’aventure un de ces jours, j’avais bien aimé le tome 1.