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Drone Land – Tom Hillenbrand

Drone LandSortez les parapluies. Nous sommes pourtant en été, mais à Bruxelles. Encore en Belgique ? Les Pays-Bas ont disparu, submergés. En Europe, le Portugal est devenu la super puissance, rang tenu dans le monde par le Brésil et la Corée. Bien des choses ont changé dans l’avenir que nous propose Drone Land, premier roman traduit de l’Allemand Tom Hillenbrand, mais il reste encore l’Union européenne (qui s’est dotée d’un étonnant drapeau qu’on voit en couverture) et curieusement, la Grande-Bretagne s’apprête à en sortir (le roman a été publié en 2014 en Allemagne). Cette sortie de l’Union entrainera le vote d’une nouvelle constitution qui pourrait renforcer le pouvoir central.

Mais voilà qu’un député au parlement européen est retrouvé assassiné. L’inspecteur-chef Aart Westerhuizen est sur l’affaire, assisté par Ava Bittman, son analyste. Et par Terry bien sûr, l’ordinateur de recherche d’Europol, énorme base de données qui stocke les images enregistrées par les milliers de drones et caméras de surveillance qui quadrillent le territoire européen. Westerhuizen peut même se projeter dans des reflets de la réalité plutôt que de se déplacer (ça tombe bien, avec ce qu’il tombe sur Bruxelles…), espionner des conversations en direct sous forme de ghost ou reconstituer des scènes ayant eu lieu dans le passé… Avec ça, l’enquête ne devrait pas trainer…

Oui mais voilà, Terry n’est finalement qu’un ordinateur : il peut répondre aux questions, analyser et même prévoir avec une marge de manœuvre minimale les événements, mais il ne peut pas réfléchir.

Terry est comme le Golem […]. Il est infatigable, il travaille toujours bien. Il est docile et ne remet jamais rien en question. Il ne fait qu’exécuter les ordres. Et quand il n’en reçoit pas, il ne fait… rien du tout ! […] Terry n’a pas d’idées propres, pas de créativité, pas d’âme. C’est la raison pour laquelle il n’est pas intelligent.

Pour ça, on a besoin du cerveau de Westerhuizen, flic à l’ancienne et fan de Bogart. Et il va prendre cher ce cerveau, entre les prédictions de Terry, les pressions des uns et des autres, une enquête sur des creepervidéos qui polluent le net et surtout, ses déplacements le mirrorspace : la cohésion mentale de l’inspecteur-chef est mise à mal.

Le lecteur quant à lui se réjouit de la belle intelligence de Drone Land qui choisit la subtilité et la suggestion. C’est en effet par touches et petit à petit que ce construit le tableau inquiétant de cette Europe de demain. Par allusion par exemple au passé de son personnage principal, on comprend que l’Europe a été en guerre avec le Maghreb pour conquérir le marché de l’énergie solaire. Pas de tunnels explicatifs ou de longues digressions mais le portrait d’un homme dans une société surveillée et passive.

C’est en effet avec leur consentement que tous les Européens portent des téléphones, des gadgets connectés et des specs (lunettes intelligentes) qui facilitent leur vie au quotidien. En échange, ils acceptent d’être surveillés jusque dans leur intimité. C’est effrayant. On ne saura pas ce qu’en pense les administrés puisqu’avec Drone Land on reste dans les hautes sphères de l’Union.

Tom Hillenbrand réfléchit à ce que pourrait être une enquête policière quand elle est à ce point assistée par la technologie : à quoi sert la police ? Par voie de conséquence, il travaille l’essence même du roman policier : plus d’enquête traditionnelle dans laquelle le flic fait travailler ses petites cellules grises ? Comme Westerhuizen aime Bogart, Hillenbrand semble apprécier le roman noir traditionnel d’où quelques clichés bienvenus pour construire son personnage : veuf, solitaire, porté sur la boisson, secondé par une jeune femme aux formes parfaites, il finit seul contre tous, devant fuir les siens et la puissante multinationale. Westerhuizen ne semble pas s’affoler des conséquences de l’hyper surveillance : il est clairement du côté de la police et ne remet pas en cause ses méthodes intrusives. Même pas quand il finit du mauvais côté de la barrière, il se félicite juste de savoir comment déjouer la perspicacité des drones lancés à sa poursuite.

On trouvera aussi dans Drone Land des références au cyberpunk (bien sûr terre de techno-thriller) et surtout au Minority Report de Philip K. Dick avec ses prédictions censées limiter les crimes mais entrainant surtout son lot d’arrestations abusives.

Roman noir futuriste et technologique, Drone Land se construit en extrapolant à peine : toutes ces données personnelles que nous offrons sans protester sont utilisées pour nous surveiller, nous contrôler et nous manipuler. Plus de crimes et donc plus de peur, mais plus de libertés non plus et un pouvoir tout-puissant. Il n’y a bien que la police pour s’en réjouir… D’où la l’inévitable question : mais pourquoi continuons-nous à alimenter ces bases de nos données personnelles ?

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Drone Land (Drohneland, 2014) de Tom Hillendrand traduit de l’allemand par Pierre Malherbet, Piranha (Black Piranha), janvier 2017, 316 pages, 19,50€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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