Sénéchal – Grégory Da Rosa


sénéchalNouvel auteur français de fantasy chez Mnémos, qui s’attache depuis longtemps à nous faire découvrir de nouveaux talents. On se souvient peut-être que le coup de coeur de la maison d’édition l’an passé n’a pas été le mien, ce qui ne m’a pas empêchée de replonger cette année, et j’ai bien fait : Sénéchal est un bon cru et le premier tome d’une série (ou bien « mais le premier tome d’une série » car, et ça devient une méchante habitude, rien n’indique sur le livre qu’il s’agit d’un premier tome).

Le sénéchal est question, c’est Philippe Gardeval. On le prend au saut du lit, impatiemment réveillé par l’architecte  du château : le roi le demande. Et il a intérêt à faire fissa vu que la ville est assiégée, rien de moins. Edouard VI, roi de Méronne, requiert donc les conseils de tous, y compris ceux de son nouveau chancelier, Othon de Ligias que Gardeval déteste d’emblée. Entre ces deux officiers royaux, la lutte est ouverte : c’est à qui accusera l’autre du plus de maux. Et il y a de quoi faire puisque le roi est victime d’une tentative d’empoisonnement. Enfin, c’est plutôt dame Dionysia qui en est victime puisque la gourmande goûte le vin empoisonné avant tout le monde et succombe sur-le-champ.

Voilà donc notre sénéchal avec une ville assiégée, un roi menacé et un ennemi juré. Et si c’était tout… Il y a des négociations à gérer, des syncrals félons à démasquer et un fils à retrouver. Qu’on n’imagine pas pourtant un roman riche en aventures et rebondissements. Sénéchal est un roman d’intérieur (on ne sort guère du château), un roman psychologique (Gardeval narrateur nous fait partager ses émotions et réflexions) et un roman de complots. Lesquels sont d’une complexité maléfique puisqu’ange renégat il y a, et même nécromancie. De la politique oui, mais aussi de la religion (chrétienne remodelée par Da Rosa). Ce qu’il n’y a pas dans Sénéchal, c’est du sexe, alors que la mode Game of Thrones en demande. Et ce n’est pas un mal car certains passages obligés sont des sentiers battus qui lassent par la monotonie de leurs paysages…

Ainsi les éditeurs font systématiquement des rapprochements entre auteurs. Tolkien était LA référence jusqu’à l’arrivée de George Martin (quand je pense qu’avant la série télé, personne ne voulait lire ça, bien trop long, et que les volumes prenaient la poussière sur les étagères de la bibliothèque où je travaillais : démoralisant. Tenez d’ailleurs, je ne suis plus bibliothécaire pour la peine….). Et parce que l’auteur est français et soigne son vocabulaire, on invoque aussi Jaworski. Références qui à coup sûr désservent le primo-romancier en plaçant la barre bien trop haut. Et puis pourquoi toujours chercher des ressemblances ? Je préfère de très loin l’originalité et si Gagner la guerre a tellement plu c’est aussi parce que ça ne ressemblait à pas grand-chose de connu.

L’intrigue ne fait que s’étoffer au cours du roman, pour finir sur un rebondissement qui demande une suite rapide. Gardeval n’est pas d’une grande perspicacité, il échafaude des théories qui en pratique ne lui épargnent pas les coups (mais c’est le lot de tout héros de fantasy, n’est-ce pas…). A la fin de ce premier tome, on en sait un peu plus sur la relation entre le sénéchal et son roi et on se prend à douter : ont-ils raison de ne pas s’allier comme les autres royaumes à celui du Castlewing ? N’est-ce pas par orgueil que lutte Edouard, alors qu’il serait bon de former un front commun comme l’ennemi maléfique ? Au final, notre sénéchal si clairvoyant ne se fourvoierait-il pas ?

Plus on en apprend sur le contexte, et moins la situation politique est claire, ce qui est bien sûr d’un grand intérêt pour l’intrigue qui va en se complexifiant. La religion semble y jouer un rôle primordial. On trouvait cette importance de la religion dans Aeternia, le dyptique de Gabriel Katz. Pour ma part, je trouve intéressant que de jeunes auteurs la replace au centre de leurs univers médiévalisants, en lui ôtant tout manichéisme.

J’ai apprécié Sénéchal parce que j’ai apprécié son narrateur. Un vieux gueux à « la carrure de souffreteux » dit-il de lui-même, quarantenaire plus si en forme que ça mais pas tout à fait au bout du rouleau. Si physiquement, il y a à redire, il travaille du ciboulot et c’est un plaisir de passer trois cents pages en sa compagnie. Sa conscience de classe (c’est un roturier alors que le roi ne vit qu’entouré d’autres nobles) le dote d’une clairvoyance qui vaut flagellation.

Grégory Da Rosa lui prête une langue élaborée, riche de mots oubliés. Les vêtements et l’architecture donnent lieu à de nombreuses descriptions détaillées à l’aide d’un vocabulaire précis et d’époque. On a souvent vu des auteurs qui pour faire dans le ton font parler leurs personnages de façon inusitée, parfois incompréhensible et souvent ridicule. Bon, c’est vrai parfois, Grégory Da Rosa se prend les pieds dans le tapis (« Et ce fut bien la première fois de ma vie que je souhaita… ») mais dans l’ensemble, l’effet est réussi. Si le subjonctif imparfait sonne étrangement à nos oreilles, c’est que nous l’avons oublié. Les mots qui le sont parce qu’ils ne reflètent plus aucune réalité aujourd’hui sont expliqués en note (parfois même inutilement car peut-on douter du sens de « criements » dans « il poussa des criements de supplicié » ?).

Avec en plus un fils qui se révolte en fin de volume (et une épouse qu’on ne découvre que sur le tard, dommage : quelle bonne femme !), Philippe Gardeval est un personnage à fort potentiel qu’on retrouvera avec plaisir. Et on ne peut pas laisser Lysimaque, capitale de Méronne ainsi assiégée et démunie, non. Gageons que je poursuivrai l’aventure…

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Sénéchal, Grégory Da Rosa, Mnémos, février 2017, 314 pages, 19,50€

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8 commentaires sur “Sénéchal – Grégory Da Rosa

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      artificiel ? je n’ai pas trouvé, parce qu’il n’abuse pas trop à mon goût, une petite note de temps en temps, comme une épice…

  • lutin82

    Et je peux dire gageons que tu poursuivisses l’aventure ? non?…

    Bon espérons que tes connaissances de bases de la littérature et de la grammaire soient cette fois au top. Critique très détaillée, un peu plus longue que de coutume, mais je ne me plains pas, j’aime bien cela. Je ne sais pas encore si je me jette à l’au ou pas. Je vais attendre le deuxième tome.

    Merci ! 😉

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Oui, il y a pas mal de choses à dire sur ce roman. Et je ne me risquerai pas à utiliser l’imparfait du subjonctif : je connais mes limites 😀

  • Lorhkan

    Ça se lit en effet très bien, même si je peste un peu contre l’éditeur et ce tome 1 qui ne veut pas l’avouer… Et cette vague sensation que tout ne fait que commencer et que ce tome 1, en l’état, en donne trop peu. Ce cliffhanger de fin aurait peut-être pu clore une partie, mais pas le roman.
    Un goût de trop peu, mais pourtant ça accroche bien !

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Si on reste sur sa faim en terminant un roman, c’est qu’on a envie d’en savoir plus donc c’est plutôt positif, au moins en ce qui concerne l’intrigue 😉