Les papillons géomètres – Christine Luce


les papillons géomètresQuel étrange livre que Les papillons géomètres… Il développe un imaginaire personnel qui séduit par son originalité. La quatrième de couverture évoque la fantasy spirite : je ne sais pas de quoi il s’agit, mais comme il y a des médiums, de l’au-delà et des fantômes, je dirais que ce roman s’apparente au fantastique, dans une veine victorienne même si le contexte londonien n’apporte rien à l’histoire. Malheureusement, ma lecture en fut difficile, notamment en raison d’une langue bien trop émancipée des règles de grammaire…

Il est question d’une part d’un narrateur qui ne sera identifié que par sa fonction, l’Enquêteur, et son origine, « citoyen de l’autre monde ». C’est lui qui ouvre le roman et le mystère, puisqu’il semble en quête d’un homme souffrant et vociférant dans la rue qu’il ne peut aborder. Une carte de visite entraperçue entre les mains de sa cible le conduit vers Mary-Gaëtane LaFay et sa compagne Maisy, la première étant spirite. L’homme que l’Enquêteur cherche est client de la demoiselle et vient d’essuyer une terrible déception : sa défunte femme, Eve, n’est pas apparue à leur rendez-vous annuel.

L’Enquêteur et Miss Lafay partent à la recherche d’Eve et John Blake. Dans un roman d’aventure, on aurait pu dire qu’ils se jettent à leur poursuite mais rien de tel ici. Il n’y a en vérité guère d’action dans Les papillons géomètres et je serais d’ailleurs bien en peine d’expliquer les motivations de chacun des protagonistes. A travers de minutieuses descriptions, Christine Luce met en place un univers étrange dans lequel communiquent des entités de divers mondes. Un univers onirique et parfois cauchemardesque à la frontière de la vie et de la mort.

Le problème de ces descriptions très évocatrices se situe dans la langue très laborieuse. A l’évidence, Christine Luce aime les phrases amples et les mots rares, ce qui est à mes yeux un atout. En général. C’est ici un écueil car la syntaxe souffre bien souvent, parfois jusqu’à rendre une phrase incompréhensible. « Par souci de la décence… », « le ciel du lit », « l’un et l’autre n’appréhendent pas la frayeur… », « …ne t’alarme pas ni te fâche davantage », « elle haussa des épaules » (les siennes ?), « Mary-Gaëtane hoqueta un cri »… Parfois, c’est plus drôle : dans « Á Sotto Voce, elle se fit la remarque », on dirait que la protagoniste se trouve dans une ville (à cause des majuscules) qui s’appelle Sotto Voce. D’autre fois on relit la phrase sans pour autant en percer le sens :

Á cette heure moins encombrée par les charrettes de bric et de broc, les brouettes et les portages vertigineux, et les coupés et autres équipages n’avaient pas encore envahie, Mary fendait d’un pas décidé le flot prudent de la classe moyenne

Ces constantes impropriétés ne relèvent pas d’un style mais d’un mauvais usage qui couplé à une utilisation étrange de la ponctuation et un manque de connecteurs logiques rend la lecture parfois fastidieuse. Ce qui est fort dommageable car Christine Luce dispose par ailleurs d’un sens de l’évocation macabre tout à fait pertinent, voire même réjouissant.

Elle décrit les relations si improbables entre notre monde et celui des morts, mais se garde de tout délire grandiloquent. Mary-Gaëtane LaFay n’aime pas les médiums démonstratifs qui cherchent à impressionner le client, et Christine Luce non plus. Elle choisit de rendre poreuse la frontière entre les deux univers que tout oppose, frontière que l’homme dans son délire scientifique n’a pas encore réussi à franchir dans les deux sens, si ce n’est grâce à la littérature.

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Les papillons géomètres, Christine Luce, Les Moutons électriques (La bibliothèque voltaïque), février 2017, 238 pages, 15€

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Nouvel auteur français de fantasy chez Mnémos, qui s'attache depuis longtemps à nous faire découvrir de nouveaux talents. On se souvient peut-être que le coup de coeur de la maison d'édition l'an passé n'a pas été le mien, ce qui ne m'a pas empêchée de replonger cette année, et j'ai…

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6 commentaires sur “Les papillons géomètres – Christine Luce

  • lutin82

    Ce n’est pas la première critique que je lis qui va dans ton sens. Ce qui me dérange le plus dans ce que j’y lis, c’est ce style particulier. Je n’ai pas envie de me coltiner avec des règles sabordées.

    Du coup, je crois qu’avec la tienne, mon choix est arrêté.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      C’est assez pesant, oui, la langue fait trébucher plus d’une fois la lecture et je comprends que ça ne donne pas envie.

  • Samuel Minne

    Il se trouve que j’ai aussi lu avec attention ce roman. Je suis surpris des remarques que je lis dans ce billet. J’ai rarement vu autant de mauvaise foi et de méconnaissance de la langue dans une critique qui prétend se pencher sur le style.
    Il n’y a aucune impropriété dans la plupart des exemples donnés. « Ne t’alarme pas ni… » est une construction correcte en français, ce serait bien d’être au courant. « Hausser des épaules » est une variante acceptée de l’expression courante, vieillie mais qui s’accorde justement avec la recherche d’expression d’époque pour tout le roman. Le comble étant d’épingler « ciel de lit » comme si cela n’existait pas ! Ne restent que deux coquilles qui ont échappé à l’auteur et à l’éditeur : « À Sotto Voce », qu’il faut lire seulement « sotto voce », et la phrase où il suffit d’ajouter « que » après « et » pour que la construction de la phrase soit restituée : « À cette heure moins encombrée par les charrettes de bric et de broc, les brouettes et les portages vertigineux, et que les coupés et autres équipages n’avaient pas encore envahie, Mary fendait d’un pas décidé le flot prudent de la classe moyenne ».
    « Ces constantes impropriétés » ne sont donc pas constantes et relèvent, à l’exception de deux malheureuses coquilles, d’usages attestés et voulus par l’auteur. Parler « d’une langue bien trop émancipée des règles de grammaire » ne montre ici qu’une méconnaissance crasse de la langue et de la littérature de la part de la critique.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Je suis effectivement d’une ignorance crasse : je ne savais pas que c’était au lecteur de rétablir les formes correctes « qui ont échappé à l’auteur et à l’éditeur ».
      Christine Luce a bien de la chance d’avoir des défenseurs tels que vous, monsieur. Vous allez cependant avoir du travail car sur le net, les critiques ne sont pas toutes élogieuses et vont dans le sens d’une langue difficile à lire. J’ai tenté dans ma chronique d’être plus précise car il me semble qu’il est trop facile d’enterrer un livre en écrivant qu’il est mal écrit et basta. J’ai tenu à parler de la langue de Christine Luce car elle est originale, il me semble qu’elle cherche à se démarquer du style plat qu’on trouve dans la majorité des livres. Bref, la langue utilisée étant un point important du roman, j’ai voulu en parler et justifier mon avis avec quelques exemples (et malheureusement, ces quelques remarques sont loin de dresser une liste exhaustive). Mal m’en a pris visiblement. J’aurais pu être bien plus véhémente, comme vous l’êtes vous-même dans ce commentaire monsieur. Je n’ai fait que citer.
      Vous ne lisez pas mon billet avec attention. Malgré mon ignorance crasse, je sais ce qu’est un ciel de lit, mais ce que Christine Luce écrit c’est « ciel du lit » (page 103, ligne 9), et ça, c’est incorrect. Comme il est incorrect d’écrire d’un personnage qu’il « hausse des épaules » : pour désigner les parties du corps, on emploie l’article défini. Poétiquement, on peut « hausser des épaules sceptiques » par exemple car l’article indéfini est alors précisé par un adjectif.
      Vous aurez peut-être remarqué que j’ai souligné de nombreux points qui m’ont semblé positifs dans ce roman. Je ne condamne pas le travail de Christine Luce, je ne prétends pas en avoir les moyens : je ne suis pas grammairienne, juste lectrice. Je rends compte subjectivement de mes impressions de lecture en essayant d’argumenter objectivement. Et objectivement, on ne dit pas « ciel du lit » et « hoqueter » est un verbe intransitif.
      Si ce livre m’avait semblé insupportable, je n’aurais pas pris la peine d’écrire quoi que ce soit à son sujet. Il m’a au contraire paru faire preuve d’un imaginaire original et si langue m’a semblé difficile à apprécier, ce n’est pas en raison de ses archaïsmes voulus car ils m’auraient incontestablement plu si l’ensemble avait été maîtrisé.
      Il y a des maladresses dommageables dans ce roman, si elles n’incommodent pas votre lecture, elles ont altéré la mienne ; si elles ne vous choquent pas, tant mieux.

  • Yueyin

    Bizarre que l’éditeur ait laissé passé ça, même si les moutons électriques pêchent souvent par la correction (alors que leurs livres sont souvent de bien beaux objets), cela fait tout de même beaucoup…