L’alchimie de la pierre – Ekaterina Sedia


L'alchimie de la pierreSi la Russe Maria Galina récemment chroniquée nous entrainait dans son pays, Ekaterina Sedia, russe elle aussi mais vivant depuis plusieurs années aux Etats-Unis nous propose un univers steampunk original, loin de tout passé et de tout folklore connu. L’alchimie de la pierre est un roman qui charme et surprend : la couverture, le style, l’intrigue et les personnages, tout concourt à sa réussite.

Le contexte est celui d’une ville fortement hiérarchisée. Le lecteur côtoie d’abord l’élite des mécaniciens et des alchimistes qui se partagent le pouvoir. Il y a bien aussi un duc et sa famille, qu’on sort pour les parades. Cette ville a jadis été bâtie par les gargouilles, étranges êtres vivants qui finissent irrémédiablement changés en pierre. Pour contrer cette malédiction, elles vont trouver Mattie, une automate : en tant qu’alchimiste, pourrait-elle les aider à trouver un sort, une potion, une formule peut-être pour prolonger leur vie ?

Mattie a été fabriquée par Loharri qui l’a émancipée. Alors qu’en ville, les nantis possèdent pour les servir des automates totalement dénués de sensations et de sentiments, Mattie est d’une grande sensibilité. Ainsi l’a voulue son créateur. Si elle ne vit plus avec lui et ne lui est plus soumise, elle lui est toujours dévouée et fait preuve d’obéissance à son égard. Car son ultime désir est de récupérer sa clé, celle que Loharri garde pendue à son cou et qu’il utilise pour la remonter. Il possède ainsi sur elle droit de vie et de mort.

Elle lui a plusieurs fois demandé cette clé, il a toujours refusé. Peut-être est-ce par vengeance qu’elle accède au voeu de la courtisane Iolanda qui souhaite que Mattie lui concocte quelque chose qui soumettrait Loharri à sa volonté. A son tour à lui de ne pas être libre, d’être obligé de dépendre du bon vouloir de quelqu’un… Elle la Créature, va devenir à son tour créatrice. Ce que Mattie ignore, c’est que Iolanda a peut-être des visées autres que galantes à l’encontre du mécanicien.

Car en ville, la révolte gronde, celle des paysans et des ouvriers qui n’ont plus de travail car peu à peu, les machines ont remplacé leurs bras et leur force. Les mécaniciens oeuvrent en effet si bien que l’industrialisation laisse la population au chômage et la retourne contre les privilégiés.

Peu de choses m’ont chagrinée dans L’alchimie de la pierre, si ce n’est à la toute fin où certaines (autour des gargouilles et de leur mutation d’une part, des événements liés à la révolte d’autre part : la fin est assez abrupte) m’ont semblé assez nébuleuses. Le personnage de Mattie est une belle incarnation de femme forte luttant pour sa liberté. Elle n’est pas exubérante, elle écoute, cherche à comprendre et ne demande rien qu’une place pour elle, comme pour les autres. Elle serait presque égoïste, ce qui ne la rend que plus humaine. Elle s’interroge sur ce qui fait la femme en elle : sont-ce ses vêtements, l’intention de son créateur qui l’a voulue femme, le regard des autres, ou quelque chose de plus profond ?

L’enjeu pour elle est celui de l’humanité. Où sont les frontières entre l’humain et le non-humain ? Quand l’homme singe à ce point l’humanité via des artefacts, quel statut octroyer à ses créations ? Est-il lui-même un dieu tout-puissant, bénéficiant à leur égard d’un droit de vie et de mort ? Ce problème des frontières de l’humain se retrouve aussi posé à travers les terribles personnages des enfants enfermés dans des cages pour modeler leurs corps afin qu’ils travaillent dans les mines : leurs bras s’allongent alors que le reste de leur corps s’atrophie, les faisant ressembler à des araignées… humaines ?

On ne saura malheureusement pas grand-chose de ces enfants. Ekaterina Sedia construit un monde si riche qu’on suivrait volontiers nombre de personnages annexes ou secondaires. Le Fumeur d’âmes par exemple qui porte en lui les âmes de tant de défunts ou même Loharri dont la personnalité et les motivations restent largement mystérieuses (les relations qu’il entretient avec sa créature sont d’ailleurs troubles à souhait). Sébastien est aussi un personnage à fort potentiel, même si son rôle auprès de Mattie ne m’a pas du tout convaincue (j’ai trouvé la Mattie amoureuse très peu crédible, même pire : j’ai ri aux éclats en lisant la scène de sexe…).

Pour rendre compte de la richesse de ce livre, il ne faut pas manquer d’évoquer le contexte politique agité de la ville. Une révolte est en marche, précédée d’actes de violence (attentats, assassinats). Dès lors la peur s’installe et avec elle, la recherche de coupables faciles. Ce seront les étrangers comme Sébastien, et les êtres différents comme Mattie qu’on rabaisse vite au rang de boîte de conserve quand elle cherche à en savoir plus.

Le rêve mécanique imaginé par Ekaterina Sedia offre de belles pistes de réflexions sur ce qui fait l’humain. Son style très poétique exprime la douceur de Mattie qui ne manque cependant pas de détermination, et dépeint la ville entre onirisme et cauchemar. Il y avait matière à roman beaucoup plus développé tant d’un point de vue social que politique, mais l’auteur s’en tient à son personnage principal, une femme de fer dont les rouages psychologiques séduisent par leur sensible humanité. L’esthétique, à l’évidence steampunk, transcende donc le genre du même nom pour amorcer une réflexion sur la puissance créatrice, la domination (du créateur sur la créature, de l’homme sur la femme) et la féminité.

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L’alchimie de la pierre (The Alchemy of Stone, 2008) d’Ekaterina Sedia traduite de l’anglais (américain) par Pierre-Paul Durastanti, Le Bélial’, février 2017, 260 pages, 20€

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