Version officielle – James Renner


version officielleLa très courte biographie de James Renner fournie par Super 8 Editions nous apprend qu’il « enseigne la composition anglaise à l’université d’Etat de Kent ». Je ne sais pas ce qu’écrivent ses étudiant ni dans quel état ils sortent de ses cours mais bon sang, lire James Renner me transporte de joie. Ce type a un grain, c’était déjà certain à la lecture de L’Obsession et ça se confirme avec Version officielle. Qui commence doucement, selon un efficace principe de gradation.

Franklin Mills, petite ville de l’Ohio. Jack Felter, prof d’histoire, revient pour aider sa soeur Jean à s’occuper de leur père Walter, dit Le Capitaine, atteint de démence sénile. Elle vit seule avec sa fille Paige et depuis qu’elle a réussi à décrocher de la drogue, elle va mieux. C’est Mark, le père de Paige qui l’avait initiée et fait sombrer dans la dépendance. Ce même Mark dont on retrouve le cadavre au fond du lac Clayton avec au poignet la montre de Tony Sanders. Mark a visiblement été assassiné : Tony l’aurait-il tué avant de disparaitre ? A-t-il voulu mettre en scène son propre suicide ?

Tony a disparu depuis trois ans, il était le meilleur ami de Jack et le mari de Sam(antha) qui voudrait bien savoir si son mari est bel et bien mort. Sam a jadis été la petite amie de Jack. Vous voyez, tout ça commence comme un roman américain : une petite communauté, un passé en commun, des drames, de l’amitié, du ressentiment… MAIS… Jack le dévoué accepte de creuser la piste de la disparition de Tony, médecin psychiatre. Il rend visite à un de ses patients, Cole Monroe, qui l’accueille en lui disant que ça fait trois ans qu’il l’attend, lui Jack. Et que s’il veut converser avec lui, il va falloir qu’il fasse bouillir son eau…

Et là, c’est parti !

Je vous mets au défi de ne pas aller consulter le moindre article sur la fluoration de l’eau après ça. Car le savez-vous : depuis des décenies, l’eau du robinet est enrichie en fluor pour prévenir les caries dentaires. Ce qui signifie qu’on introduit « à la source » un produit artificiel… qui dans la version officielle est censé améliorer la santé des citoyens. Mais, savez-vous que les nazis ont opéré de même pour rendre les populations apathiques ? Et si on ne nous disait pas tout sur la fluorisation de l’eau ? Pour Cole Monroe, il est évident que le gouvernement utilise l’eau pour faire oublier. Oublier quoi ? Oublier que l’Histoire dont nous nous souvenons n’est pas celle qui a effectivement eu lieu.

Bref, on nous manipule.

Ce que fait James Renner, c’est manipuler lecteur et quel bonheur ! Les amateurs de conspirations devraient nager dans le bonheur à la lecture de Version officielle et ceux qui ne le sont pas plus que ça aussi parce que ce délire est vraiment communicatif. Vous ne regarderez plus les trainées laissées par les avions dans le ciel de la même façon, c’est certain. Vous vous demanderez si Augustus Le Plongeon a bien existé (je vous laisse chercher)…

Il y a bien quelques passages où j’ai perdu de vue les motivations des uns et des autres tant l’intrigue est touffue. Pourquoi par exemple le Maestro modifie-t-il l’algorithme qui change les souvenirs de Jack et ses amis : ils font bouillir leur eau, n’y sont-ils pas insensibles ? Mais peu importe, l’enjeu est de taille :

Alors, dit-il enfin. Quelqu’un a une vague idée de comment on va s’y prendre pour sauver le monde ?

Mais Version officielle n’est pas qu’un livre brillant et drôle sur les complotistes, c’est aussi à travers quelques allusions semées ça et là une interrogation sur l’Histoire, qu’on ne doit pas laisser aux mains du premier littérateur venu :

Les histoires ont une magie en elles, Cole. Plus que tu ne l’imagines. Les mots ont la capacité de façonner la réalité. L’Histoire avec un grand H n’est qu’une fable de plus, et regarde comment elle a modelé notre monde. Regarde comment une Histoire galvaudée a modifié le tien. Les histoires ont de la magie en elles, et c’est pour ça que la première chose que fait un dictateur est d’interdire celles qui ne sont pas d’accord avec lui. Il n’y a jamais eu que les histoires pour faire changer les choses. Celles que nous nous racontions autour du feu à l’époque où nous apprenions encore à marcher debout, ces histoires sont restées avec nous depuis, dans nos coeurs. Sais-tu le nom que les chrétiens donnent à leur Dieu ? Ils l’appellent le Verbe.

Oublier et oublier encore l’Histoire et ce qu’elle nous enseigne, c’est ce que font les hommes qui ne tirent jamais leçon de rien, même pas du pire. Ils vivent égoïstement, guidés par la cupidité et le désir de puissance. Pourtant, ça n’est pas faute de nous avertir… mais l’homme est trop crédule, rendu docile par l’eau du robinet. Oui la simple eau qui coule du robinet : on ne se méfie jamais assez.

Alors n’oubliez pas de faire bouillir votre eau !

James Renner sur Mes Imaginaires

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Version officielle (The Great Forgetting, 2015) traduit de l’anglais (américain) par Caroline Nicolas, Super 8 Editions, février 2017, 487 pages, 21€

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7 commentaires sur “Version officielle – James Renner

  • Cuné

    Toi qui as la dent si dure d’habitude, tu m’étonnes ! Tu as aimé ce roman ? En dehors de la paranoïa communiquée au lecteur qui elle fonctionne bien, pour moi rien d’autre n’allait. Les dialogues sont d’une platitude à toute épreuve (et il y en a un paquet) et l’intrigue est énorme, ENORME, avec de grosses incohérences. En revanche c’est vrai, moi aussi je suis allée me renseigner sur l’eau et tout ça 😉

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Oui, rien ne fait dans la dentelle, c’est vrai, mais cet humour me ravit. Oui, c’est énorme, au moins autant que la grenouille géante dans son précédent roman, mais ça fait partie de la touche Renner je crois maintenant. C’est dommage que ce roman ne t’ait pas réjouie plus que ça…
      Ah bon, j’ai la dent dure ??? Je me croyais juste réaliste 😀

  • lutin82

    ta critique fait froid dans le dos… paradoxalement éveille grandement mon intérêt. L’Histoire qui est gommée des manuels petit à petit est une source de leçon que l’on s’efforce de ne pas retenir. Pitoyable.

    Merci beaucoup pour cette chronique

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Ken Liu s’interrogeait aussi sur le pourquoi de l’Histoire dans sa nouvelle parue au Bélial’ : cette préoccupation se fait de plus en plus évidente…