Dark Matter – Blake Crouch


dark matterDark Matter, c’est l’histoire de Jason, un brave type. Bon mari et bon père, ce qu’on fait de mieux de nos jours en idéal masculin américain.

Pensez donc, il a jadis mis fin à une carrière prometteuse de physicien atomiste pour épouser Daniela qu’il avait mise enceinte. Et aujourd’hui, ce sont ses amis qui récoltent prix et gloire. C’est pas beau ce sens des responsabilités, cette abnégation ? Et en plus, sa Daniela a fait de même : elle n’est pas devenue l’artiste qu’elle aurait pu être mais femme au foyer (quelle déchéance !), laissant la mère étouffer la peintre en elle. Cerise sur le gâteau, leur fils Charlie est un adolescent épatant et tous trois sont heureux comme tout. Et tout ça depuis quinze ans : elle est pas belle la vie de couple quand vraiment on croit à la famille, qu’on se sacrifie et qu’on est prêt à tout pour les siens, hein ?

Un scénario taillé pour Hollywood, c’est certain, avec Brad Pitt, Tom Cruise ou ce qu’on fait dans le genre en un peu plus jeune aujourd’hui. On sent dès le départ que le type va se battre pour sa famille, que dis-je se Battre, se sacrifier, tout faire quoi. Donc, dire que Dark Matter commence mal est un euphémisme…

Si ma famille est ici, ma place est avec eux

Voilà ce qui arrive à notre héros : alors qu’il est allé boire un verre avec un ami qui vient de décrocher le prix qu’il aurait obtenu s’il avait continué ses recherches et ne s’était pas marié, Jason est enlevé par un type masqué. Il l’emmène dans un entrepôt désaffecté, il se réveille dans un labo et les scientifiques qui le trouvent à son réveil lui disent que ça fait des années qu’il est entré dans la boîte dont il vient de sortir et qu’ils l’attendent. Mais Jason n’a aucun souvenir de ça. La seule chose dont il se souvient c’est qu’il est le mari de Daniela.

Il tente d’échapper à ces scientifiques qui ont l’air bien dingos. Et y parvient bien sûr, parce qu’il faut de l’action. Et il va y en avoir car Jason va être poursuivi. Et comprendre qu’il a été enfermé là par un autre lui-même, celui-là même qui il y a des années est entré dans la boîte. Il y a donc plusieurs Jason, au moins deux : le vrai qui s’est fait kidnapper et l’autre qui est celui qu’il aurait été s’il n’avait pas épousé Daniela. Et cet autre a été pris de regret et a voulu retrouver sa place auprès de la belle. Mais peut-il y avoir deux Jason ?

Et c’est là que l’auteur introduit un peu de physique quantique pour faire qu’un chat soit à la fois vivant et mort et qu’il y ait plusieurs Jason, selon les choix faits dans sa vie : vive le multivers ! Il faut accorder à l’auteur d’expliciter ces théories complexes avec clarté, même si parfois il va loin dans l’extrapolation pour les besoins du romanesque. Je me demande cependant pourquoi, devant le multivers de personnages possibles, Blake Crouch a choisi ce fade Jason, droit dans ses bottes, lassant de fidélité et de détermination. On le connaît par coeur ce Jason, on l’a déjà lu et vu mille fois. On pense au déjà mauvais Replay de Ken Grimwood et au plus désastreux encore Le Temps n’est rien d’Audrey Niffenegger. Il se permet même (par l’intermédiaire de son traducteur bien sûr) un « Et si c’était vrai » relativement mal venu en matière d’antécédent.

Autre sujet d’agacement : l’auteur a la manie d’écrire des phrases courtes et d’aller aussitôt à la ligne. J’imagine que c’est l’idée que Blake Crouch se fait d’un style nerveux. C’est juste agaçant car ça n’apporte rien hors de l’impression qu’il y aurait quelque chose d’un peu honteux à écrire un roman de deux cents pages. Page ouverte au hasard :

Je m’approche de la fenêtre pour ouvrir les rideaux.
La nuit s’installe.
Il pleut.
L’enseigne extérieure projette une lueur sanguinolente dans la chambre.
Impossible de connaître la date.
« La salle de bain est à vous », dis-je.

Dark Matter s’écrit sur le mode du thriller, se lit vite mais sans passion. L’idée de départ n’est pas originale et le monolithisme du personnage principal plombe l’intérêt puisqu’on sait d’avance comment tout ça va finir. Avec au final la moralité bien puante : si vous fondez une famille, vous aurez une vie professionnelle toute minable et passerez à côté des honneurs. Par contre, si vous êtes un bon père fidèle et travailleur, ben vous aurez de gentils enfants obéissants et une femme fidèle qui vous aimera toute la vie. Beurk.

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Dark Matter (Dark Matter, 2016), Blake Crouch traduit de l’anglais (américain) par Patrick Imbert, J’ai Lu (Nouveaux Millénaires), janvier 2017, 346 pages, 19,90€

 

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8 commentaires sur “Dark Matter – Blake Crouch

  • Jean

    Tout à fait d’accord avec toi, ça se lit vite et sans passion; on a l’impression de lire un scénario pour grosse production US. Sans dévoiler l’intrigue, on devine vite qui est le type masqué….Bon sang, mais c’est bien sûr !….
    Quant au style nerveux, il se prend parfois pour Ellroy, en croyant qu’il faut tjrs écrire des phrases courtes pour faire speedé…
    Quant à la morale, c’est tout à fait dans l’air du temps US également…
    Même sur liseuse, c’est un « faux achat » !

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur du billet

      Oui, c’est ce qu’on appelle je crois de la littérature formatée… je ne doute pas qu’il y ait des amateurs, mais c’est un peu triste…

  • keisha

    Le fameux chat de Schrodinger?
    J’avais bien aimé Replay (mais faudrait voir, des années après…) pas lu le Niffenegger, mais pas tentée.
    Et comme toi je déteste ce genre d’écriture. Dumas, lui, abusait des dialogues (mais c’est Dumas)

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur du billet

      Oui, le fameux chat. Et je n’ai même pas sauté les pages au moment fatidique du chat mort et vivant à la fois. Bon, je ne pourrais pas resservir l’explication comme ça au cours d’un dîner, mais sur le coup, ça m’a paru compréhensible 🙂

  • yogo

    Un livre qui me tente sur lequel j’hésite… je viens de lire une bonne critique et maintenant celle-ci me refroidi. Surtout que je n’avais pas aimé Replay !!!
    Je vais encore attendre…. merci pour cette critique (qui ne m’arrange pas lol)

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur du billet

      Peut-être vaut-il mieux que tu te fasses ton propre avis. Mais sincèrement, avec tout ce qui paraît, je pense qu’il ne mérite pas qu’on en fasse une prioorité. Et si c’est l’histoire qui te séduit, attends donc le film 🙂