La nuit des Juifs-vivants – Igor Ostachowicz


La nuit des Juifs-vivantsOn a coutume de lire des livres graves sur la Shoah et l’antisémitisme. Il y a en effet sujets plus comiques. Cependant, on a pu lire de drôles de romans sur la mémoire du génocide juif, comme Mon Holocauste de Tova Reich ou L’Espoir, cette tragédie de Shalom Auslander pour citer des titres récents. Ces deux auteurs sont américains. Igor Ostachowicz lui est polonais, c’est dire si l’antisémitisme est un sujet brûlant dans son pays. Quoi, vous croyiez que c’était du passé ? C’est compréhensible vu qu’il n’y a plus guère de Juifs en Pologne mais pourtant, La nuit des Juifs-vivants, sous ses dehors potaches et provocants nous rappelle qu’à l’inverse des Juifs, l’antisémitisme en Pologne n’est pas mort.

Tout commence à Varsovie avec un type que vous n’auriez pas envie de rencontrer. Il est carreleur, misanthrope, égoïste et très con. Il vit avec la Gigue à laquelle il ne trouve aucune qualité. Trop plate et trop quelconque. Voilà que malgré lui, il aide un vieux dans la rue, le ramène chez lui et tombe sur sa petite-fille aux gros seins. Je vous fais grâce de la suite. Et parce qu’il y a toujours plus con, la Gigue restée à l’appartement tombe sur un soi-disant prof de yoga très bas du front, qui bientôt devient l’Affreux, puis l’Affreux Absolu. Néo-nazillon bedonnant et violent, miraculeusement protégé par un talisman car Dieu devait encore avoir quelque chose d’autre à faire le jour où l’Affreux a mis la main dessus.

Et les Juifs vivants dans tout ça ? Ils grattent et s’agitent dans les caves, dont ils finissent par s’extraire, quelques-uns d’abord puis de plus en plus nombreux. Ben oui c’est ça, se dit l’Affreux : un Juif, puis deux, puis nos rues sont envahies… et même morts, ils lui sont insupportables.

Dès les premières pages de La nuit des Juifs-vivants, j’ai pensé à Berazachussetts de l’Argentin Leandro Avalos Blacha : même sujet en surface, même délire de zombies errant dans une grande ville moderne. Le ton est aussi le même. Et la comparaison latine ne s’arrête pas là pour moi puisque j’ai aussi pensé aux comédies d’Almodovar, celles de la movida et du grand n’importe quoi. Parce que oui, disons-le, Igor Ostachowicz délire beaucoup et on se demande si l’écriture ne serait pas pour lui un dérivatif à ses années de conseiller auprès de Donald Tusk…

Au-delà pourtant de la comédie cynique qui se déroule dans une Pologne capitaliste, individualiste et consumériste, on s’interroge. Ce sont moins des zombies qui sortent des souterrains et des caves, que le souvenir des Juifs morts pendant la guerre. Ces Juifs qu’on a tués, enterrés et tenté d’oublier. Sur les restes desquels on a construit une ville moderne et européenne. Et qui, bon sang, ne veulent pas rester ensevelis ! Toujours ils reviennent, ils grattent à la porte de la mémoire, de la conscience, comme un caillou dans la chaussure (vous savez, ces scrupules, petites pierres pointues dans les sandales des légionnaires…).

Pour rester dans le film d’horreur, La nuit des Juifs-vivants pourrait aussi être intitulé Le retour des Juifs-vivants : s’ils revenaient en masse s’installer en Pologne aujourd’hui, comment seraient-ils accueillis. Les descriptions que fait Igor Ostachowicz des néo-nazis polonais laissent augurer du pire. On s’interroge sur les relations entre Juifs et Polonais qui ne semblent s’ébaucher que dans l’amertume, voire la vengeance. Sur le patriotisme également : est-ce qu’aimer son pays passe par la détestation et l’exclusion de ceux qui ne correspondent pas aux canons édictés par une majorité ?

Il faut donc bien sûr gratter derrière le mauvais goût et l’esprit de provocation dont fait preuve Igor Ostachowicz, reprenant dès le titre la parodie du film de Romero due en 2008 à l’américain Oliver Noble (les plus curieux peuvent le regarder en v.o. sur Vimeo). On y retrouve l’outrance et le délire, en allant au-delà. Cependant, ces Juifs revenus ne sont pas de monumentales victimes érigées en donneurs de leçons. Avec Igor Ostachowicz, tout le monde en prend pour son grade et ces Juifs intégrant la société de consommation moderne ont quelque chose de réjouissant.

Je ne sais comment les Polonais ont réagi à la publication de ce roman, mais j’imagine qu’il a dû faire grincer pas mal de dents, surtout en or et mal acquises…

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La nuit des Juifs-vivants (Noc żywych Żydów, 2012), Igor Ostachowicz traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski, L’Antilope, septembre 216, 333 pages, 22,50€

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