Dormeurs – Emmanuel Quentin


Fredric Jahan est un rêveur professionnel. Pas un doux rêveur cependant, car il n’a pas le temps de chômer : Dreamland, la société qui l’emploie, entend bien gagner beaucoup d’argent grâce à lui et quelques autres employés de start-up émergente. Malgré quelques oppositions de-ci de-là, le concept plaît et prend principalement auprès de cadres ou dirigeants tellement débordés qu’ils n’ont plus le temps de rêver. Pas de problème, Dreamland est là, prêt à vous vendre du bizarre, de la romance, de l’aventure : tout ce qui vous fait envie.

Grâce à des implants nanotechnologiques, Fredric enregistre ses rêves sur une bille, ils sont retravaillés avec son acolyte Johan puis proposés aux clients qui placent cette bille dans leur oreille pour bénéficier du rêve de Fredric comme si c’était le leur. Mais un jour, il y a le rêve de trop, ou ce qui semble tellement réel que Fredric a eu l’impression de vivre ce qu’il a vu, non de l’avoir rêvé. Il était dans la peau d’un certain Rimpkin en 1968 au Vietnam lors du massacre de My Lai. Il a vu les soldats américains exécuter des civils dans ce village, puis s’est produit un épisode inexplicable : des soldats ennemis tués et énucléés en si peu de temps que personne ne comprend comment ce carnage a pu avoir lieu. On a vu un type vêtu de rouge. Fredric reverra ce tueur en série dans d’autres rêves et lui donnera le nom de Cardinal. Le meurtrier a laissé un mot écrit à l’aide de pierres. C’est le premier d’un ensemble qui formera une phrase…

Car Fredric connaîtra d’autres expériences similaires et de plus en plus inquiétantes tant par leur réalisme que par leurs implications. En effet, des crimes ont lieu dans l’entourage de Fredric, qui le touchent de si près que la police l’en estime coupable. Les victimes ont elles aussi été énucléées. Le lecteur sait bien pourtant que le rêveur n’y est pour rien puisque qu’au moment de la mort de son ex-beau-père, il était au Vietnam, essayant de mettre la main sur le soldat Rimpkin devenu vieux. Pourtant parfois, le lecteur doute : Fredric ne serait-il pas en train de le mener en bateau, finalement ?

Les rêves sont un territoire dont les mécanismes sont si méconnus qu’ils permettent toutes les suppositions et s’offrent à tous les possibles. On se souvient du très beau roman de Brussolo, Le Syndrome du scaphandrier, et on a par exemple rencontré des délesteurs de mauvais rêves sous la plume de Michael Marshall Smith. D’autres encore, plus ou moins convaincants. J’ai d’abord cru que ce premier roman d’Emmanuel Quentin s’intéressait à l’univers virtuel de celui qui achète un rêve puis se perd dans cet imaginaire qui n’est pas le sien. On pense à Souvenirs à vendre de Philip K. Dick, à l’origine de Total Recall. Mais les clients ne sont ici pas envisagés et c’est bien à Fredric qu’on s’intéresse.

Dormeurs fonctionne comme un thriller avec à la base une situation bizarre qui se complexifie et un héros qui va de mal en pis, manipulé. De rêve en rêve, il revoit le Cardinal et ne souhaite plus bientôt que l’attraper pour le punir et aussi s’innocenter. Mais qui peut croire à son histoire ? Il y a du paranoïaque dans Dormeurs qui fonctionne bien tant que le héros est une victime. Il est ensuite question de métempsychose, ou peu s’en faut, ce qui m’a moins convaincue. La mise en abîme littéraire attendue, certainement induite par de précédentes lectures, n’est pas venue.

Au nombre des points faibles, quelques coquilles et erreurs de syntaxe ou d’orthographe qu’une relecture de plus aurait pu supprimer. Quelques pistes aussi qui se terminent en impasses comme l’attaque terroriste sur les Etats-Unis dont on se demande ce qu’elle vient faire là ; les conséquences intimes de l’exploitation de données aussi personnelles que les rêves ; la réaction sociale face à ces nouveaux « produits » que sont les rêves.

J’adore les romans à hôpitaux psychiatriques, ils ont un très gros potentiel romanesque, entre perte de repères narratifs et folie. Ce que le lecteur de Dormeurs sait mais que Fredric ne sait pas, c’est que les locaux de Dreamland siègent dans une ancienne maison de fous, l’hôpital psychiatrique de Carousson. Il y a bien sûr des liens entre les deux, mais ils ne m’ont pas semblé assez forts et intriqués (j’ai dans un coin de ma tête, pour le meilleur et pour toujours, la saison 2 de American Horror Story). Le personnage qui au final surgit semble sortir de sa boîte sans lien avec le reste. Alors qu’Emmanuel Quentin prend soin de décrire les méandres psychologiques de son héros, il termine trop abruptement pour ne pas laisser une impression de trop vite. Cette fin tranche avec les méticuleux développements qui nous ont laissé apprécier l’évolution d’un suspens efficace.

Les personnages d’Emmanuel Quentin échappent à la caricature : ils sont consistants, parfois surprenants. Fredric porte le roman sans fléchir, ses tourments sont les nôtres ainsi que sa quête à travers ses diverses incarnations. Ses doutes identitaires ne sont pas aussi vertigineux que ceux imaginés par un Philip K. Dick mais ils s’y apparentent.

On suivra avec beaucoup d’intérêt la carrière littéraire d’Emmanuel Quentin…

Emmanuel Quentin sur Mes Imaginaires

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Dormeurs, Emmanuel Quentin, Le Peuple de Mü, mai 2016, 299 pages, 18€

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