Swastika Night – Katharine Burdekin


Swastika NightEt si le IIIe Reich régnait en maître sur l’Europe ?

Non, ne partez pas ! Il ne s’agit pas d’une énième variation sur un des thèmes préférés du genre uchronique mais bien d’une dystopie. Car Katharine Burdekin publie Swastika Night en 1937, il ne s’agit donc pas d’une version alternative de la Seconde Guerre mondiale mais bien d’une anticipation terrible sur l’avenir de l’Europe et du monde.

Hitler est mort depuis sept siècles. Hitler, vous savez, ce grand blond musclé… Ses adeptes ont fait fructifier son culte, sa légende et ses méthodes et le monde appartient désormais à deux puissances : les Allemands et les Japonais, ces derniers régnant sur l’Asie, l’Australie et l’Amérique. L’Europe vit sous le joug nazi largement accepté, la société est divisée en castes très rigides, tout Allemand étant un nazi ordinaire. Dans les pays conquis, les habitants sont assimilés mais restent inférieurs au moindre Allemand. Partout dans l’empire, les femmes sont parquées et ne servent qu’à la reproduction. Ce sont des animaux, du bétail reproducteur. Les chrétiens sont pourchassés, persécutés. En pays conquis, certains parviennent à survivre aux marges des  villages, plus ou moins tolérés. Leurs femmes y sont mieux traitées, comme des animaux de compagnies et vivent sous le même toit que les hommes.

Hermann, travailleur agricole, rencontre par hasard Alfred, un Anglais venu en pèlerinage en Allemagne. Ils ont fait leur service militaire ensemble des années auparavant et Hermann admire beaucoup Alfred, voire plus. Alfred apparaît comme un libre penseur, dans la mesure où son pays soumis peut l’être : sa nonchalance fascine Hermann. Parce que ce sanguin a battu à mort un jeune adolescent et qu’Alfred est témoin de l’affaire, les voilà comparaissant devant le chevalier von Hess, nazi des plus haut placés, pour régler cette affaire.

Le chevalier se prend d’intérêt pour Alfred l’original et décide de lui confier un incroyable secret. Dans un premier temps, il lui montre une photo du véritable Hitler puis lui explique que dans sa famille, on tient de père en fils aîné un livre qui retrace l’histoire de l’Europe depuis des siècles et que ce récit ne cadre pas du tout avec la version officielle.

Après Le Meilleur des mondes mais avant 1984, Katharine Burdekin écrit une dystopie et explore le totalitarisme version nazie d’une façon qui fait froid dans le dos. Sachant ce qui est arrivé aux Juifs (elle ne le savait pas), on admire sa clairvoyance (même si elle les remplace par les chrétiens) qui donne plus de force à ce qu’elle imagine par ailleurs. Le sort des femmes est un sujet qui à l’évidence la préoccupe, de même que la manipulation de la pensée. C’est en détruisant les produits de l’art et de la culture que les nazis ont effacé le passé et installé leur version de l’Histoire. Il n’y a plus d’art, plus de livres et rares sont ceux qui savent lire. On notera que la destruction des livres et l’illetrisme sont deux des fers de lance de l’utopie de François Deschamps, cinq ans plus tard, dans l’excécrable Ravage.

La religion hitlérienne a remplacé la pensée. Hitler est Dieu sauf pour les parias chrétiens qui ne font pourtant pas preuve de plus d’intelligence avec leur propre culte : la religion quelle qu’elle soit ne sert qu’à fabriquer du prêt-à-penser qui annihile l’intelligence.

Alfred, avant de rencontrer le chevalier, pense pouvoir saboter l’hitlérisme par l’incroyance. Ce que von Hess lui explique c’est que la violence ne mène à rien et que la révolution doit être celle de l’intelligence.

N’accepte aucun esprit faible dans ta fraternité du vrai, aucun imbécile, du moins au début. Sois certain comme de toi-même de tous tes hommes et n’essaie pas d’en former trop. Et, avec toute la force d’âme dont tu es capable, Alfred, dis-leur de se détourner de la violence. Pas uniquement de la violence dont ils pourraient faire usage contre l’Allemagne, non, mais de la violence comme vertu virile et noble. Nous autres, Allemands, c’est ce que nous avons fait : nous avons donné à la violence le plus grand des pouvoirs et nous avons échoué à rendre la vie agréable. Nous sommes même en train de la rendre impossible. Alfred, pour l’amour de Dieu, dis à tes hommes de ne jamais tomber dans le piège des vertus purement guerrières et physiques. Crée des valeurs de l’esprit et enseigne-les.

La route est longue, Katharine Burdekin en est bien consciente et ne prône pas le peace and love. Elle regarde son époque, la montée des périls avec clairvoyance anticipe. Swastika Night est bien plus qu’un roman, quasi un document sur les craintes les plus profondes des Européens des années 30.

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Swastika Night (Swastika Night, 1937), Katharine Burdekin traduite de l’anglais par Anne-Sylvie Homassel, Piranha (Incertain futur), octobre 2016, 238 pages, 17,90 €

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