Refuge 3/9 – Anna Starobinets


Refuge 3/9Anna Starobinets est une jeune auteur que depuis trois livres je retrouve avec plaisir, grâce aux éditions Mirobole et aujourd’hui Agullo. Un plaisir teinté de malsain et d’incompréhension, tant son univers est singulier et russe à mes yeux. Refuge 3/9  est au moins aussi étrange que Je suis la reine et Le Vivant, tout en maniant des concepts universels qui font sens pour chaque lecteur.

Le Garçon pénètre seul dans le train fantôme. Victime d’un accident, il tombe : traumatisme crânien. Trépanation. Mort clinique. Coma. Sa maman qui l’attend à la sortie de l’attraction, c’est Maria, comprend-on rapidement. C’est elle qui au début du roman est photographe en voyage professionnel à Paris. Amnésique, elle se retrouve subitement transformée en clochard puant. Le garçon n’est plus apparement qu’un légume et Maria l’a confié à une institution après le départ de son mari. Elle l’abandonne, le livre à un univers inconnu, peuplé d’êtres certainement hostiles.

Se transforme-t-elle pour oublier ou pour se punir ? Et son mari Joseph, truand illusionniste, celui qui fuit ses responsabilités, se trouve lui aussi transformé : il devient une araignée venimeuse, abominable métamorphose qui lui permet cependant de fuir la prison italienne où il a échoué, manipulé par plus maligne que lui.

Il est difficile de rendre compte de la richesse de Refuge 3/9. Les niveaux de lecture sont nombreux et les allusions multiples, au point d’en devenir frustrantes. Car malgré plusieurs salutaires notes de bas de pages, il est évident qu’une culture littéraire et populaire russe serait la bienvenue pour interpréter et comprendre au mieux les multiples allusions du texte. Fort heureusement, Anne Starobinets travaille principalement le matériau du conte, commun à bien des civilisations. Que l’on soit russe ou français, la sorcière fait peur, de même que certaines effrayantes créatures évoquées.

Il avait une tête de nouveau-né, un mélange de rouge et de bleu surmonté d’un toupet maigrichon. Une petit visage fripé dépourvu de sourcils.
Il avait aussi un corps très long, lisse, bleuâtre, sans bras ni jambes. Comme celui d’un serpent. Il glissait en ondulant à la façon d’un serpent.

Tel est Igocha.

Refuge 3/9 est peuplé de ces créatures incertaines, mi-hommes mi-cauchemars. Une galerie de monstres qui peuplent un monde parallèle sinistre qui déborde parfois dans le nôtre. Conte de Grimm, folklore russe ou inventions propres à l’auteur, toutes les sources sont bonnes pour créer l’effrayant et construire le malaise.

Refuge 3/9 se présente au final comme une variation sur la peur. Elle s’y décline en effet sur tous les tons : la peur sociale de la déchéance, les peurs primales et enfantines de l’inconnu et de l’abandon, la peur de la fin du monde. Toutes n’en formant qu’une : la peur de la mort. On se raconte des histoires, on s’imagine un lieu où on la conjurera et pourtant, elle finit toujours par gagner. Même la Belle aux Bois dormant qui avait trouvé un excellent moyen de vivre éternellement finit par être réveillée. Le Garçon, devenu Ivan, semble dormir lui aussi, mais le laissera-t-on vivre ses rêves ?

Je serais bien incapable d’estimer le pourcentage de russe dans ce roman, mais je peux affirmer qu’il déborde d’humanité dans ses plus obscurs aspects. Obscurs parce qu’enfouis, consciemment oubliés. Comme Maria a oublié qui elle est pour oublier qu’elle a abandonné son fils, comme chaque jour nous oublions notre insupportable condition mortelle. Mieux vaut faire comme si on pouvait y échapper, comme si on pouvait se réfugier quelque part… Rêve lecteur, et Anna Starobinets te transformera tout ça en cauchemar !

Anna Starobinets sur Mes Imaginaires

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Refuge 3/9 (Ubezhishe 3/9, 2011), Anna Starobinets traduite du russe par Raphaëlle Pache, Agullo, mai 2016, 468 pages, 22,50€

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