Une demi couronne – Jo Walton


une demi couronne« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’un ni l’autre. » Telle est la citation d’actualité qui ouvre Une demi couronne, troisième volet de la trilogie de Jo Walton. Elle date de 1759 et nous permet de constater que nous aurions bien besoin d’hommes comme Benjamin Franklin pour nous aider à réfléchir, ils sont si rares…

Où l’on retrouve Carmichael, ancien inspecteur de Scotland Yard devenu responsable du Guet, que d’aucuns appellent la Gestapo. Pourtant, en cette période troublée, la Grande-Bretagne est le seul pays d’Europe à ne pas faire partie du Troisième Reich. Après l’anéantissement par arme nucléaire de la Russie, une période de paix semble s’ouvrir. D’ailleurs, c’est à Londres que va avoir lieu sous peu la conférence de paix qui doit régler le sort de l’Europe. Normanby, celui qui a usurpé le pouvoir par le mensonge, placé Carmichael là où il est et est devenu paralysé, est toujours Premier ministre.

Elvira, la « nièce » de Carmichael est bien loin de ce genre de préoccupations. Elle vit chez son amie Betsy et sera bientôt présentée à la reine. Elle ne pense à rien d’autre, ne parle que chiffon. Mais elle commence à s’interroger le jour où elle surprend une conversation entre son « oncle » et une inconnue : celui-ci serait-il déloyal au Guet ? Ce que la jeune femme ignore, c’est que Carmichael est aussi le chef du Guet de l’Intérieur, ce réseau qui sauve des Juifs en leur permettant de fuir en Irlande. Bientôt pourtant, un camp de la mort sera ouvert sur le territoire britannique, selon les voeux de Normanby. La population commence à protester mais la répression est sévère. Elvira est d’ailleurs prise dans une rafle alors qu’elle assistait, pour se divertir et par esprit de patriotisme, à un défilé fasciste…

Une demi couronne est le seul volume de la trilogie du Subtil changement que j’ai lu avec un peu d’intérêt, et même quelque plaisir. Il est question de compromission morale et de loyauté, d’amour des siens et de bien public, d’engagement. Les Britanniques vivent à présent une situation qui s’est construite sous leurs yeux sans qu’ils protestent : comment désormais le faire sans risquer sa vie ? Faut-il aller jusque mourir quand on vit une situation si extrême et si contraire à ses convictions ? Carmichael a choisi d’œuvrer dans l’ombre, comme il a choisi de ne pas assumer publiquement son homosexualité pour garder son poste. Il y a du Bernie Gunther (personnage imaginé par Philip Kerr : inspecteur durant l’entre-deux-guerres puis détective privé ; anti-nazi, il doit pourtant travailler pour le pouvvoir hitlérien en tant que commissaire) dans ce Carmichael : tous deux travaillent pour un pouvoir qu’ils détestent, tous deux ont à transiger avec leur morale.

Mais on retrouve dans Une demi couronne les agacements précédents : longues conversations de jeunes filles (Elvira Royston partage bien des points communs avec Lucy Kahn, pour mon malheur…), une intrigue très ténue. Elvira, qui s’exprime à la première personne dans les chapitres qui lui sont réservés, est d’une naïveté incroyable, et même si elle évolue durant le roman, elle reste peu mature et très quelconque. On comprend que Jo Walton dresse ainsi un tableau très acerbe de l’aristocratie britannique, enfermée dans son décorum, mais il est dommage de le faire subir (à nouveau) au lecteur.

Ce dernier tome est donc à lire (mais pas indépendamment) pour son intéressant contexte uchronique, très maîtrisé et les engagements et compromissions qu’il soulève. Pas de quoi s’enthousiasmer outre-mesure cependant…

Jo Walton sur Mes Imaginaires

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Une demi couronne (Half a Crown, 2008), Jo Walton traduite de l’anglais par Florence Dolisi, Denoël (Lunes d’encre), avril 2016, 344 pages, 21,50€

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3 commentaires sur “Une demi couronne – Jo Walton

  • Acr0

    À mes yeux, c’est aussi le tome le plus réussi. Sans doute parce qu’on s’intéresse réellement à Carmichael – ce protagoniste trop absent dans Le Cercle de Farthing – sa personnalité, sa vie, ses choix.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Oui, mais alors curieusement, les personnages féminins sont vraiment lourdigues : des filles qui passent leur temps à parler bals et chiffons, et ça duuuuuure ! Si on passait plus rapidement à la prise de conscience, ça n’en serait que meilleur…