L’Homme qui mit fin à l’Histoire – Ken Liu


L'Homme qui mit fin à l'HistoireL’historien américain d’origine chinoise Evan Wei a créé une machine permettant de retourner dans le passé. On peut se rendre sans être vu à un moment précis, et observer. Mais chaque instant ainsi parcouru est détruit à jamais : comme un site fouillé par des archéologues, il ne sera plus jamais visible en l’état. Ce qui intéresse Wei, c’est la guerre entre la Chine et le Japon, et plus particulièrement les activités scientifiques et médicales de l’Unité 731, de sinistre mémoire.

En une centaine de pages, L’Homme qui mit fin à l’Histoire explicite les enjeux de la recherche historique aujourd’hui. Encore une fois, la science-fiction est au service de la réflexion contemporaine, s’emparant d’une problématique essentielle. Car enfin, à qui appartient le passé ? Appartient-il à quelqu’un, à un pays ? Si ce pays était occupé, pendant la Seconde Guerre mondiale par exemple, qui dès lors serait responsable ou propriétaire aujourd’hui des faits s’y déroulant à l’époque.

Aujourd’hui encore, la Grèce demande réparations financières à l’Allemagne pour l’occupation nazie. Les Grecs  d’aujourd’hui demandent réparation aux Allemands d’aujourd’hui. Sont-ils responsables ? Combien de temps les héritiers doivent-ils porter les fautes de leurs ancêtres ?

Refuser réparation, les excuses publiques et officielles, enfouir dans le passé et l’oubli un épisode tragique, violent, honteux, est-ce faire injure aux morts ? Peut-on injurier une mémoire ? Les descendants des bourreaux/coupables sont-ils responsables aux yeux de l’Histoire ?

La position de Wei, c’est que, sans vraie mémoire, il ne saurait y avoir de vraie réconciliation. Sans vraie mémoire, les individus de chaque nation n’ont pas pu ressentir ni se remémorer la souffrance des victimes. Individualiser le récit que chacun de nous se fait des événements est un prérequis avant de pouvoir s’extirper du piège de l’histoire.

L’Homme qui mit fin à l’Histoire ne soulève pas que des problèmes d’éthique. Les historiens seront sensibles à bien d’autres questions. Par exemple, qui doit-on envoyer dans le passé : des historiens, des descendants de victimes, des représentants de divers gouvernements ? Plus crument : le témoignage d’Anne Frank a-t-il une valeur historique irréprochable ? On le sait, à sa publication, le Journal d’Anne Frank n’était pas la parole spontanée d’une jeune Juive comme on l’a cru alors : il avait été retouché par son père. Peut-on bâtir l’Histoire sur des témoignages ? La question des sources de l’Histoire est aussi primordiale, indissociable de l’emprise humaine et donc émotionnelle. Témoins et victimes sont parties prenantes : doit-on refuser leur apport au nom de l’indépendance et de l’impartialité ?

Que le lecteur se rassure, Ken Liu raconte aussi une histoire… C’est l’unité 731 qui mène l’intrigue, sous forme de documentaire télévisé : des scientifiques, des hommes d’états, des témoins et des voyageurs du temps sont interrogés et filmés.
L’horreur des expériences menées par les scientifiques japonais sur leurs prisonniers de guerre était déjà évoquée dans le roman de Franck Seigneur, Samouraï 731. La fiction s’empare de plus en plus souvent de faits historiques oubliés, parfois même occultés, les dévoile, en quelque sorte les tire du passé qui les engloutit, les détruit chaque jour un peu plus. Peu de gens lisent les travaux pointus des historiens qui travaillent inlassablement contre l’oubli, mais romanciers et nouvellistes touchent bien plus de monde. C’est grâce à eux que nous empruntons cette machine à remonter le temps qu’est la fiction.

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L’Homme qui mit fin à l’Histoire : un documentaire (The Man Who Ended History : A Documentary, 2011), Ken Liu traduit de l’anglais (américain) par Pierre-Paul Durastanti, Le Bélial’ (Une heure-lumière), août 2016, 106 pages, 8,90€

 

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