Défaite des maîtres et possesseurs – Vincent Message


Défaite des maîtres et possesseursCoeurAmi lecteur, fais-moi doublement confiance. Ce roman-là est un des meilleurs de l’année : lis-le. Pour en parler, je vais devoir le divulgâcher dans ce billet : ne le lis pas. Le mieux, crois-moi, est de le découvrir sans rien en connaître, comme je l’ai fait. Car bien que son titre résonne comme un pensum de philosophie marxiste, c’est un roman avec du romanesque dedans, c’est-à-dire une intrigue et un suspens. Et même des extraterrestres…

Oui, ami sceptique, des extraterrestres. Comme toi, je n’en raffole pas. Et pourtant, ils reviennent en force ces derniers temps, et dans de très bons romans. Ici, les extraterrestres sont tellement humains qu’on a du mal à d’abord comprendre ce qui les distingue de nous. Puis on comprend : rien. Ils sont comme nous, exactement, ils sont nous dans quelques années, quelques décennies, le temps aux oiseaux de disparaître.

Malo Claeys, narrateur de Défaite des maîtres et possesseurs est l’un d’eux. Il était employé dans un ministère, employé à inspecter. Il est aujourd’hui membre d’un comité d’éthique qui travaille à une loi relative à l’amélioration des conditions de fin de vie des humains.

Malo n’a pas connu le nomadisme de ses ancêtres. Ses parents ont fait partie des colonisateurs et lui est né quinze ans après l’installation des siens. Après les guerres et l’extermination d’un grand nombre d’humains. Pour leur bien d’ailleurs car ils avaient réussi à tellement saloper leur belle planète qu’ils n’en avaient plus pour  longtemps avant de s’exterminer eux-mêmes pour les dernières ressources ou de mourir de pollution. Désormais Malo et les siens, qui s’appellent ironiquement les démons, dominent la planète. Comme les humains avaient avant eux réparti les animaux (à exterminer, à manger, à exploiter, à garder près de soi…), les nouveaux maîtres ont asservi les humains en trois catégories. Que je ne révèlerai pas encore, car je suis bien certaine que des lecteurs trop curieux sont encore là à me lire et qu’après ils m’en voudront d’en avoir trop dit… Mais ça ne va pas durer, il va falloir que je lâche le morceau pour souligner toute l’intelligence de ce livre…

Malo possède une humaine de compagnie : Iris. Au tout début du roman, on apprend qu’elle s’est enfuie et qu’elle est blessée, qu’il doit la mener à l’hôpital pour être soignée, malgré ses réticences à lui. Il semble beaucoup l’aimer mais Iris est en situation irrégulière, à cause de lui. Leur relation est au cœur de l’intrigue de Défaite des maîtres et possesseurs : dans quelles conditions Malo a-t-il acquis Iris, comment leur relation a-t-elle évolué, que révèle-t-elle chez lui… Elle illustre tout le reste, tout ce que Vincent Message exprime par ailleurs à travers le récit de Malo : quelles relations celui qui est au sommet de la chaîne alimentaire parce qu’il détient le pouvoir entretient-il avec les créatures qui ne lui sont inférieures que parce qu’elles sont moins puissantes ?

Les hommes étaient supérieurs aux oiseaux, c’est entendu – mais il faut reconnaître tout de même qu’ils ne volaient pas aussi bien.

Grâce à leurs discours, les maîtres et possesseurs argumentent, tergiversent, justifient leur domination. Le but, quelle que soit leur espèce, est d’assouvir ici et maintenant leurs besoins, leurs envies et leurs caprices. En s’enfonçant si nécessaire la tête dans le sable pour ne pas voir ce que ça coûte. Vincent Message nous la sort du sable pour une scène d’abattage qui risque de choquer plus d’un lecteur. Et c’est le but : écrire noir sur blanc ce qu’on ne veut pas voir car c’est insupportable. Avec dans le rôle des victimes les anciens maîtres et possesseurs qui longtemps se sont crus invincibles et ont été les bourreaux. Si ces extraterrestres nous ressemblent tant, c’est bien parce qu’ils sont nous, parce qu’ils permettent à l’auteur de nous mettre en scène.

Et d’écrire des pages à la fois justes et émouvantes. Les dernières méritent à elles seules qu’on lise tout le livre, qui commence mollement comme un long récit assez plat mais ne tarde pas à multiplier les détails qui suscitent des questions, puis qui se termine quasi en profession de foi. Toute la tension narrative se construit sur le dévoilement progressif d’une situation inimaginable.

Mais est-ce que nous serons assez forts, je me demande, pour que notre sens de l’avenir finisse par l’emporter sur le présent qui nous accapare ? Se limiter pour d’autres alors qu’ils ne peuvent pas nous y contraindre : est-ce que nous voudrons cela ? est-ce que nous saurons le faire ?

Vivre en harmonie avec le monde, cesser d’être les dominants. Au pire, se contenter du nécessaire, ne pas laisser le pouvoir à quelques-uns d’esclavagiser tous les autres. Ne pas se dire qu’à l’échelle individuelle, c’est inutile et que c’est la société qui doit changer dans son ensemble. Car le carnage et la violence sont tels qu’il n’est plus temps de montrer du doigt, d’accuser autrui.

On ne confie pas de combats aux autres. Ceux dont on sent qu’ils nous animent, on les reprend, on les poursuit, on ne capitule pas. Je vais essayer, désormais, de ne plus compter au nombre des attentistes, des spectateurs, des trop confiants, mais de grossir le petit nombre des voix qui disent qu’il y a scandale, aberration, horreur et de faire grandir le nombre de ces voix, et de faire en sorte qu’elles s’élèvent, qu’elles soient de plus en plus hautes, de plus en plus fortes – pour protester.

Vincent Message avait suscité mon intérêt et retenu mon attention grâce à l’originalité de son premier roman, Les Veilleurs. Celui-ci confirme qu’il ne s’embarrasse pas de genres et de codes mais puise dans l’immense boîte à outils du romanesque pour ouvrir notre imaginaire et notre réflexion. Défaite de maîtres et possesseurs a la puissance des grands romans qui amènent le lecteur à réfléchir sur le monde, à l’impact qu’il y laisse et au rôle qu’il y joue. Il ramène des concepts à taille humaine : ce qui touche au domaine des idées n’est pas philosophie désincarnée mais bien implication quotidienne de chaque individu. Choisir de manger une escalope plutôt qu’une carotte n’est pas un acte innocent, ou ne devrait pas l’être. Il a des conséquences à long terme qu’on n’a peut-être jamais envisagé. Heureusement, il y a des écrivains pour nous mettre ça sous le nez.

To Serve Man, 89e épisode de The Twilight Zone : les Kanamits arrivent sur terre "to serve man"...

« To Serve Man », 89e épisode de The Twilight Zone : les Kanamits arrivent sur Terre « to serve man »…

.

Défaite des maîtres et possesseurs, Vincent Message, Seuil, janvier 2016, 297 pages, 18€

 

Rosa Montero a étendu son grand talent à la science-fiction avec Des larmes sous la pluie. Il faut croire qu’elle a eu du mal à se séparer de son héroïne réplicante Bruna Husky puisque la voilà de retour dans Le poids du coeur, qui malgré son titre n’est pas une…
Linus Weems, ado en fugue âgé de seize ans a été enlevé. Chloroformé alors qu'il aidait un aveugle, il se retrouve enfermé dans un appartement comprenant six chambres, une salle de bain, une cuisine et une salle commune. Les objets sont en plastique ou rivés au sol et il n'y…

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

22 commentaires sur “Défaite des maîtres et possesseurs – Vincent Message

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Je n’écris pas souvent des billets que je conseille de ne pas lire 🙂 Je suis certaine que tu apprécieras cette lecture, qui commence bizarrement : surtout persévère après les étranges premières pages. Je ne manquerai pas de lire ton avis sur ce roman.

      • Brize

        Je ne me souvenais plus que j’avais fait exactement comme tu l’avais conseillé et zappé ton billet (ne retenant que ton conseil pressant de lecture) 😉 ! Du coup (et comme j’ai fait de même avec les autres critiques), je suis arrivée quasiment « vierge » dans le roman et c’était très bien (au point que j’hésite à faire moi-même un billet …). J’ai achevé cette lecture hier et je ne la regrette pas !

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Ils ont dû passer à côté à la bibliothèque car il date quand même de janvier. Il faut que tu insistes et les persuades ! Quant à toi, si tu viens à America en septembre, je peux bien sûr te prêter mon exemplaire.

  • Flora

    Bonjour Sandrine, je suis avec assiduité ton blog et j’ai confiance en tes conseils de lecture, car nous avons souvent des goûts communs. J’adore les romans d’anticipation, mais j’ai bien du mal à trouver des romans captivants qui soient bien écrits, car je suis très sensible au style… Quand j’ai vu que ce roman était ton coup de coeur, que l’auteur était normalien (ce qui est souvent gage d’une écriture de qualité) et qu’il pouvait s’apparenter à de la dystopie, j’ai sauté dessus ! Je l’ai lu d’une traite et l’ai terminé tout à l’heure. Je n’ai pas lu ta critique avant de commencer le roman. J’avoue, j’ai lu quelques lignes de trop et j’aurais dû t’écouter et ne pas le faire. J’ai beaucoup apprécié cette lecture, et j’ai ressenti un grand malaise aussi lorsque je suis arrivée aux passages sur l’élevage et les abattoirs. C’est très fort d’avoir réussi à reprendre les termes exacts utilisés dans la vie courante, la presse etc sur l’élevage des animaux, appliqués ici aux humains. On suit avec dégoût et horreur, fasciné, les descriptions des abattoirs, les techniques (qu’on connaît déjà pour être appliquées aux vaches, aux porcs etc) de mises à mort, la façon de découper et de préparer la viande… brrrr !!
    J’ai lu aussi avec attention et intérêt tous les passages plus philosophiques sur l’humanité, la définition finalement qu’en fait Vincent Message : notre goût de tout nommer, notre obsession de l’identité… Nous ne cessons d’imaginer des extraterrestres différents de nous, supérieurs souvent, destructeurs, toujours caricaturaux. L’auteur prend ici le contrepied de ce que j’ai pu lire jusqu’à présent. Ces « démons » sont tellement humains… psychologiquement, physiquement, ils nous sont bien semblables ! Les analyses et les critiques menées objectivement par le narrateur « extraterrestre » sur l’espèce humaines sont passionnantes. Je ne suis pas fan des essais, et pourtant ici, il y a beaucoup de passages analytiques que je n’ai jamais trouvés rébarbatifs car ils servent un excellent récit, mené sans temps mort. Un regret : que le roman ne soit pas plus long, j’ai trouvé que ma lecture ne durait pas assez longtemps. J’aurais souhaité creuser la personnalité des personnages secondaires (Iris, la femme de Malo, son fils…).
    Un grand merci pour cette lecture ! Je m’en vais de ce pas découvrir « Les veilleurs » ! :-)))
    Flora

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Merci mille fois Flora pour ce commentaire. Ce billet a été bien compliqué à écrire : il fallait absolument donner envie et surtout, tu le comprends maintenant, ne pas en dire trop. Dire cependant que ce roman utilise la science-fiction (ici les extraterrestres) de la meilleure façon qui soit (à mes yeux) : pour faire réfléchir sur l’ici et maintenant. C’est en effet un livre qui questionne, pousse à la réflexion. Il m’a prise par surprise ce livre. Par exemple, j’ai sur mes étagères Faut-il manger les animaux de Jonathan Safran Foer qui traite du même sujet mais sur un mode documentaire. Je sais ce que je vais y trouver, ça va me bousculer et du coup, je ne l’ai pas encore lu, je repousse. Le roman de Vincent Message, je n’en connaissais pas le sujet, et me voilà donc face à mes habitudes, mes envies… et l’insupportable de ce qu’il dénonce. J’ai acheté plus de fruits et de légumes au marché dimanche matin que je n’en avais jamais acheté : la conversion est en marche (d’autant plus facilement qu’adolescente, j’étais végétarienne, jusqu’à mes grossesses…) !
      Encore merci Flora pour ta confiance.

      • Flora

        Je précise quand même que je suis allée lire ta bonne critique ensuite, une fois que j’ai refermé le livre. Tu ne l’as pas écrite pour rien ! :-))
        Pareil : hier soir, j’avais prévu du bœuf pour le dîner… Bouh pas envie de le manger ! En plus la viande (pourtant bio…) était toute nerveuse et dure. J’entendais alors « il ne faut pas les stresser, la viande perd alors sa tendresse »… Ça coupe l’appétit. Et ce passage où il est écrit qu’ils mangent les petits de 2-3 ans ! Ça m’a glacé le sang (surtout que j’ai deux petits), mais c’est sans doute ce qu’on fait avec les veaux…

  • Jean Effer

    Bonjour Sandrine, j’ai lu ton billet avec intérêt (comme toujours) et je me pose la question suivante : n’y aurait-il pas là un rapport avec le fameux épisode de la 4e Dimension (vieille série TV américaine)  » Comment servir l’homme », dont la fin est une des plus terrifiantes qui soient ? Lien vers la vidéo (en deux parties) : http://dai.ly/xa8rfj

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      C’est tout à fait ça (je rajoute une photo du coup pour illustrer ce billet), bravo, quelle mémoire ! Sans doute Vincent Message a-t-il vu cet épisode ou lu la nouvelle de Damon Knight qui s’en inspire.