Car les temps changent – Dominique Douay


Car les temps changentHier, 31 décembre 1963, Léo avait trente-trois ans et vivait à Paris. Aujourd’hui, Léo a toujours trente-trois ans et vit toujours à Paris. Rien ne devrait pourtant être pareil et il le sait. Dans la nuit, la nuit du Changement, il aurait dû changer d’identité et oublier qui il était. Car les temps changent… pour que la vie soit supportable.

Quelques signes étranges signalent progressivement au lecteur que le Paris de Léo n’est pas exactement le nôtre, ni même celui de 1963. Il y a certain un général qui parade, un métro et des rues qui font vrai mais ils ne sont que trompe-l’œil. Bientôt, le lecteur comprend, à l’instar de Léo, qu’en quelque sorte, quelqu’un à mis Paris en bouteille…

Il n’y a bien sûr aucun intérêt à dévoiler ici ce que Léo découvre sur son monde et sur lui. Car c’est très subtilement que Dominique Douay fait surgir les détails et souligne les décalages qui font sens petit à petit. On se plaît à penser que Léo et les siens vivent dans un univers kafkaïen qui nie l’être humain. Léo n’a pas d’identité sociale ni même d’identité sexuelle.

Léo est un type quelconque auquel il n’est pas possible de s’identifier et pourtant…

M.C. Escher, Main tenant un miroir sphérique, 1935

M.C. Escher, Main tenant un miroir sphérique, 1935

Le roman tient au vertigineux par les questions qu’il soulève. Tenons-nous en main les rênes de notre vie ? Est-on quelqu’un en dehors du regard d’autrui ? Peut-on se réjouir d’être libre quand tous les autres sont aliénés ? Que vaut la réalité si tout le monde ne partage pas la même  ? Plus légèrement, et pour parodier Molière, tout le plaisir de la vie serait-il dans le changement ? Car à part Léo qui fait office de grain de sable dans la dystopie, tout le monde s’accommode assez de ces lavages de cerveau annuels.

C’est peut-être pourquoi Dominique Douay ne dénonce pas ouvertement, préférant travailler sur notre perception de la réalité. L’un des grands talents de l’auteur est de suggérer puis de troubler. Pas de mécanismes totalitaires, pas de démonstration politique ici mais bien un texte à ras d’humain qui présente un individu qui doute.

Si ce n’était la gravité des questions suggérées par Car les temps changent, j’invoquerais bien volontiers un Boris Vian pour évoquer l’inventivité de Dominique Douay. On est à la limite du quotidien et du bizarre, on fait parfois retour en arrière sur une phrase, comme notre regard qui parfois revient sur une image pour être certain d’avoir bien vu. Doute et manipulation affleurent dans l’esprit du lecteur tout comme dans le quotidien de Léo. Mais rien de réjouissant ici car du décalage naît l’angoisse, une angoisse existentielle rien de moins.

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Car les temps changent, Dominique Douay, Les Moutons électriques (Hélios), 2014, 190 pages, 7,90€

 

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