Notre Château – Emmanuel Régniez


Notre châteauDepuis vingt ans, Octave et sa sœur Véra vivent dans une grande maison qu’ils appellent Nôtre Château. Ils en ont hérité de leurs parents brutalement décédés, eux-mêmes n’ayant pas pu l’habiter de leur vivant. Quasi reclus, ils ne sortent pas, si ce n’est Octave le jeudi pour acheter des livres : « Ma sœur et moi sommes hantés par les livres. Si nous avons décidé de nous retirer du monde, c’est pour lire, uniquement lire. Nous passons nos journées à cela, à lire et encore lire. »

La fiction, rien que la fiction pour affronter le monde.

Le frère et la sœur se sont créé un monde autarcique peuplé de lectures et de souvenirs. Et de chimères, dans tous les sens possibles du terme. Leur monde est habitudes et répétitions, la moindre entorse remettant en question l’étrange équilibre qui leur permet d’être au monde.

L’impossible se produit pourtant : Octave aperçoit Véra dans le bus. Alors qu’elle ne sort jamais, qu’elle ne prend jamais le bus et qu’elle est au même moment dans Notre Château. Que se passe-t-il ? De retour, il raconte tout à Véra qui lui assure ne pas avoir bougé. Comme elle lui assure qu’elle n’a pas allumé la cigarette qui se consume dans le cendrier. Lui non plus. Alors qui ?

Parmi les multiples références qui surgissent à la lecture de ce court roman, la plus évidente et littéraire est sans doute Nous avons toujours vécu au château de Shirley Jackson : une fratrie vivant à l’écart du monde dans une grande maison, un membre qui en sort pour aller chercher des livres, les souvenirs tordus et déformés pour rendre supportable le passé et s’enfermer dedans. Puis un élément perturbateur qui survient pour faire voler en éclats cette harmonie factice.

… je sais que le seul monde qui existe est le monde dans Notre Château, le monde de Notre Bibliothèque. Notre rêve a pris forme dans un monde de mots et nous vivons, Véra et moi, des aventures extraordinaires dans Notre Château, dans ce monde de mots que nous avons patiemment, en vingt ans, construit mot après mot.

Octave décrit la maison comme un cocon, un paradis dédié à la nostalgie des temps heureux et à l’amour idéal, celui d’un frère et d’une sœur, l’amour sans élément inconnu, sans irruption de l’extérieur. Ce cocon est comme un ventre, un ventre qui garde trop longtemps en son sein et devient mortifère. Plus qu’une prison, c’est un cercueil. Sont-ils seulement vivants ? Forts de notre bagage de lectures et de films fantastiques, voire gothiques, on s’interroge sur la vraie nature du frère et de la sœur. Chacun interprètera à sa façon et pour ma part, je vois ce Château comme une vaste scène de fiction nourrie de rêves, de fantasmes, de mensonges et de lecture. De tout ce qui n’est pas la réalité car la réalité, c’est la violence et la mort. C’est le rouge du sang qui coule et le retour des vrais souvenirs qui effacent le feuilleton familial lentement élaboré.

Emmanuel Régniez bâtit son roman sur la répétition. Répétition des mêmes syntagmes, encore et encore : ce « bus n°39 qui va de la Gare à la Cité des 3 Fontaines, en passant par l’Hôtel de Ville » revient sans cesse, quasi ad nauseam. C’est que la répétition rassurante du même est à la base de l’univers d’Octave et Véra. Ils ressassent pour se persuader, ils refont jour après jour les mêmes gestes pour que rien ne change. Et quand surgit l’élément perturbateur, il revient en boucle comme une obsession.

Roman étrange et onirique où plane la folie, Notre Château s’enrichit dans ses dernières pages de photographies tout à fait inquiétantes de Thomas Eakins, peintre et photographe américain. Elles n’ont en elles-mêmes rien de fantastique, c’est bien dans l’œil de celui qui regarde, celui qui vient de lire un étrange roman, que jaillit une gène, une sorte de décalage lié à l’ancienneté des clichés. Les regards des modèles sont perdus dans le vague ou hallucinés, leurs vêtements semblent tout droit sortis d’un conte à l’ancienne.

Par Thomas Eakins — Scanned from "The Photographs of Thomas Eakins" by Gordon Hendricks (1972; ISBN 0670552615)

Par Thomas Eakins — Scanned from « The Photographs of Thomas Eakins » by Gordon Hendricks (1972; ISBN 0670552615)

 

Notre Château, Emmanuel Régniez, Le Tripode, janvier 2016, 140 pages, 15€

 

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