L’Evangile selon Eymerich – Valerio Evangelisti


L'Evangile selon EymerichConnaissez-vous Nicolas Eymerich ? Il n’est jamais trop tard pour découvrir un des pires héros de la littérature. Pires parce que c’est sans nuance un méchant, un inquisiteur comme il y a pu en avoir, un vrai, pas un ex comme un certain Guillaume de Baskerville. Celui-là chasse le Diable et l’hérétique sans sentiment ni état d’âme. A tel point qu’on se demande comment il peut être aussi cruel avec ses frères humains.

Dans une certaine mesure, Valerio Evangelisti répond à cette interrogation en se penchant sur l’enfance d’Eymerich. Car même un inquisiteur a eu un papa et une maman… mais on s’imagine bien que ses premières années ne furent pas de tout repos : maman n’était pas aimante et elle n’appréciait pas les allures efféminées de son fils. Eh oui, une relation conflictuelle avec la mère alliée à une personnalité introvertie et vous voilà chez les dominicains promis à un avenir de tortionnaire.

Evangelisti mêle toujours à ses romans du cycle d’Eymerich une partie se déroulant très loin dans l’avenir. Dans L’Evangile selon Eymerich, nous sommes dans environ mille ans sur les traces de Lilith de retour de la Terre. Lors du voyage qui la conduit sur la Lune, elle zigouille tout le monde dans le vaisseau et a bien l’intention de faire de même avec les scientifiques qui l’accueillent. La dame cherche à se venger du mal qu’eux, depuis la Lune, infligent aux humains…

Et Eymerich ? Située en 1372, son histoire forme la plus grosse partie du roman. Il doit quitter l’Espagne pour la Sicile, officiellement sur ordre du roi Pierre IV d’Aragon et dans un but politique. S’il s’éloigne avec tant d’empressement, c’est qu’il poursuit sur cette île un certain Ramon de Tarrega, qu’il a pourtant vu mort. Mais était-ce bien lui le monstre pendu dans sa cellule ? Rien n’est moins sûr aux yeux d’Eymerich qui poursuit cet hérétique depuis longtemps (enfant, il a assisté à son procès par l’Inquisition, procès bien trop clément puisque l’accusé n’y a pas laissé la vie).

C’est que cet hérétique-là est du genre dur à cuire, même sur un bûcher. Il a la déconcertante capacité de passer d’un corps à l’autre, et l’un qu’on croyait mort se retrouve bien vivant le lendemain. Il semble de plus trainer dans son sillage d’étranges phénomènes : apparitions de trainées blanches et de formes scintillantes dans le ciel, hallucinations collectives, tremblements de terre et surtout manifestations de créatures mythologiques évoquées dans les légendes locales et la littérature : les Lestrygons. Ces géants cannibales terrorisent la population, même un peu l’impassible Eymeric. Qui va donc à son corps défendant se plonger dans les croyances populaires et la cabale, toutes ces hérésies qu’il déteste tant, pour tenter de comprendre ce que le Diable à travers Ramon de Tarrega a encore inventé pour le contrer.

Ce qu’il ne sait pas le malheureux, et que le lecteur comprend, c’est que toutes les manifestations contre lesquelles il lutte n’ont rien de diaboliques : elles sont le fruit de ces scientifiques inconscients qui s’amusent très loin dans le futur avec les champs vitaux électromagnétiques : leurs manipulations influent sur le passé. D’où des manifestations étranges, inexpliquées que l’Eglise toute puissante impute au Diable.

Il est malin Evangelisti. Il manie avec brio passé et futur et son érudition médiévale est toujours un bonheur. Bravo donc à La Volte d’avoir bouclé pour nous la traduction du cycle.

Valerio Evangelisti sur Mes Imaginaires

 

L’Evangile selon Eymerich (Rex Tremendae Maiestatis, 2007), Valerio Evangelisti traduit de l’italien par Jacques Barberi, La Volte, octobre 2015, 467 pages, 20€

 

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7 commentaires sur “L’Evangile selon Eymerich – Valerio Evangelisti

  • Lutin

    Cette série est un de mes souhaits de lecture pour 2016. Cela fait un bout de temps que je l’ai repérée et le fait qu’il y ait une fin me tente encore davantage!
    Merci pour cette chronique.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      On doit pouvoir lire les volumes de cette série dans n’importe quel ordre (pour ma part, j’en ai sauté quelques-uns), même s’il me semble préférable de commencer par le premier : Nicolas Eymerich, inquisiteur.
      C’est une série très riche et pour moi qui m’intéresse à l’histoire de l’Eglise médiévale, un grand plaisir.
      Bienvenue ici Lutin !

  • sherkan

    Je ne savais pas que les BD parues chez Delcourt par Jorge Zentner, David Sala et Valerio Evangelisti, étaient l’adaptation de romans
    Titres BD parus (à ma connaissance) :
    Nicolas Eymerich Inquisiteur, tome 1 : La Déesse
    Nicolas Eymerich, inquisiteur, tome 2 : La Déesse, seconde partie
    Nicolas Eymerich, inquisiteur, Tome 2 : Le corps et le sang
    Nicolas Eymerich, inquisiteur, Tome 3 : Le corps et le sang : Volume 1

    Bon anniversaire à Mes imaginaires et longue vie.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Merci pour ces précisions. Je n’ai jamais lu ces adaptations mais à l’occasion pourquoi pas. Même si parfois, elles laissent un goût d’inachevé quand on a vraiment apprécié les oeuvres dont elles sont tirées…

  • Tigger Lilly

    J’avais lu le premier de la série il y a une dizaine d’années. Le moins qu’on puisse dire c’est que cela avait été une lecture très déconcertante, mais plaisante. Je n’ai pas continué par la suite cela dit, plus par manque de temps qu’autre chose. En plus ils les avaient à la bibli.

    Je vois qu’on parle de l’adaptation BD en commentaire. Il existe en jeu vidéo aussi, un point and click, mais dont je ne connais pas la qualité.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      C’est une oeuvre riche (et déconcertante aussi c’est vrai) : ça ne m’étonne pas qu’elle inspire d’autres créateurs.

  • ubuntuvps

    Eymerich et Pantera, les deux personnages principaux de Evangelisti, sont deux exemples extremes de cette tension de l’ame, ces deux anti-heros parvenant a rester eux-memes alors que leur activite et leur raison d’etre sont de semer la mort et d’infliger la douleur.