Adultes

Comme un conte – Graham Joyce

Comme un conteVoilà Tara qui revient près vingt ans d’absence. Elle avait quinze ans, était amoureuse de Ritchie, et du jour au lendemain, elle a disparu. Quand le jour de Noël, elle apparait sur le seuil de la maison de ses parents, sa mère en tombe dans les pommes. Il faut dire qu’elle n’a pas du tout changé : depuis tout ce temps, Tara ressemble toujours à une adolescente. Elle est telle qu’au jour de sa disparition, alors que les siens ont vieilli, rongé aussi par son absence.

Tara va devoir s’expliquer et elle choisit la vérité, dit-elle. Si à l’évidence, beaucoup de temps a passé depuis son départ, elle affirme être partie six mois pendant lesquels elle a séjourné au plus profond de la forêt des Outwoods qui jouxte la commune. Alors qu’elle venait de se disputer avec Ritchie (contre son avis, elle s’est fait avorter), elle a rencontré dans les bois un homme grand, beau, musclé qui l’a emportée sur son beau cheval jusque dans un endroit mystérieux. Comme dans un conte… Là, elle a vécu contre son gré mais sans pouvoir s’échapper avec des hommes et des femmes dénués de tout complexe, vivant insouciants en communauté. Hiero, son beau ravisseur, se mourait d’amour pour elle, tout en la respectant.

Ni ses parents, ni son frère Peter, ni Ritchie ne croient à son histoire. Ils l’emmènent consulter un psy, Vivian Underwood, qui n’y croit pas non plus et cherche des explications psychanalytiques à son cas. Et les trouve d’ailleurs de façon tout à fait convaincante. Cependant, la jeunesse de Tara est l’élément qui coince dans toutes les interprétations rationnelles quelles qu’elles soient : comment n’a-t-elle pas pu vieillir ?

Graham Joyce prend son temps : le temps de la description, lente et précise des faits et gestes des personnages ; le temps de la narration, qui comprend celui de la répétition et de l’interprétation (de l’histoire de Tara). Le rythme n’est dès lors pas celui d’un conte, qui va à l’essentiel, mais bien celui de la mise en scène du conte avec ses étapes, ses poncifs et ses contradictions avec la société moderne. Non, nous ne sommes pas prêts à accepter la part magique du monde, comme nous ne sommes pas prêts à reconnaître l’existence d’autres créatures, humaines ou pas. De fait, le monde décrit par Tara a tout d’un monde fantasmé, d’un univers de contes tel qu’une jeune fille de quinze ans pourrait l’imaginer. Vivian Underwood le comprend et Vivian Underwood doit donc disparaître. Parce que contrairement à ce que l’on croit, le monde des fées n’est pas celui des Bisounours : ces gens-là sont jaloux, puissants, rancuniers, mieux vaut ne pas être un obstacle dans l’accomplissement de leurs désirs.

En dehors de l’énigmatique Underwood au passé douteux, les personnages fonctionnent sur des archétypes, comme dans un conte. Il évolue sous l’oeil avisé du lecteur qui lui sait que Tara a raison : la magie existe, il suffit d’ouvrir un peu son esprit. Soit. Le cadre hyper rationnel dans lequel revient Tara, à savoir le nôtre, est donc une impasse : elle aura beau répéter son histoire (et elle la répète), on ne la croira pas. Il n’y a là aucune ambigüité possible. Il y a dès lors quelque chose de vain dans cette histoire, un goût d’échec qui la teinte de mélancolie.

Il est plusieurs fois fait référence à Thomas le Rimeur dans le roman et il est en effet impossible de ne pas penser à ce roman qui fait référence en matière d’enlèvement par les fées. La tonalité est ici la même, le rythme est aussi lent, les humains de même impuissants. Car le monde des fées est bien plus cruel qu’on ne croit, ne pas s’y aventurer est encore le mieux, ou alors y rester. Dès qu’il y met un pied, l’être humain n’est plus capable de vivre parmi ses semblables. Comme le lecteur, ou l’écrivain, il devient un être à part qui sait qu’il existe un ailleurs dont on ne peut plus s’enfuir une fois qu’on l’a abordé.

Graham Joyce sur Mes Imaginaires

 

Comme un conte (Some Kind of Fairy Tale, 2012), Graham Joyce traduit de l’anglais par Louise Malagoli, Bragelonne (L’Autre), février 2015, 442 pages, 20€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

2 Comments

  • A_girl_from_earth

    Très très intéressant pour l’originalité du thème. Je suis très content de fées et tout ce qui s’y rapporte en plus. J’ai juste peur d’être impatiente de la lenteur du rythme… Bon, je reste curieuse tout de même !

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