Royaume de vent et de colères – Jean-Laurent Del Socorro


Royaume de vent et de colèresJean-Laurent Del Socorro : un nouveau venu dans la fantasy historique française, celle qui ces dernières années se renouvelle tant. Le jeune auteur ne choisit pas la facilité en tournant notre attention vers la république de Marseille. Episode méconnu de l’histoire de France, il nécessite des explications complexes puisque l’époque l’est. Nous sommes en 1596, l’Edit de Nantes n’a pas encore mis fin aux guerres de religion qui ensanglantent le pays.

Les premières et troisièmes parties se déroulent le 17 février alors que les troupes du roi Henri IV tentent d’entrer dans la ville. Quatre personnages s’expriment à tour de rôle dans des chapitres très brefs. Axelle, aubergiste à la Roue de Fortune, Victoire, chef d’une guilde d’assassins, le chevalier Gabriel de Saint-Germain et frère Armand de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Tous logent à l’auberge d’Axelle et Gilles son mari. De loin en loin, Silas, un Turc, prend aussi la parole.

La première partie fonctionne comme une photographie : que fait chacun des personnages au moment précis où les soldats du roi s’apprêtent à donner l’assaut. Tous semblent vivre un moment décisif. La deuxième partie remonte loin dans le passé grâce à une série de flash-back croisés qui permettent de comprendre la situation de chacun en ce jour. Axelle était capitaine d’une compagnie de mercenaires : à quinze ans elle a décidé de quitter une mère mal aimante pour partir se battre avec son père, apprendre le métier ; Victoire est très jeune entrée dans la guilde des savonniers de Marseille, en fait cœur de la pègre, où elle a appris à devenir assassin, jusqu’à prendre la tête de la guilde ; le huguenot Gabriel a vu sa famille se faire massacrer à la Saint-Barthélemy, il a ensuite abjuré et sert depuis la Ligue catholique avec zèle ; Armand appartient à l’ordre de Saint-Jean qui pour l’heure le traque lui et son amant Roland : en tant qu’artbonniers, ils doivent servir les plans destructeurs du roi.

Malgré la relative complexité formelle de cette deuxième partie, les différents fils narratifs se mettent en place facilement, chacun ayant une voix propre et une histoire personnelle riche. Malgré aussi la brièveté des chapitres, les personnages secondaires acquièrent une certaine densité. C’est sans doute que Jean-Laurent Del Socorro maîtrise à la fois la construction narrative et l’art du portrait. D’où une tension constante et un intérêt qui ne faiblit pas quant au devenir des protagonistes. La dernière partie précipite l’instant du choix, celui de la vengeance, de l’accomplissement, du devoir…

L’élément magique, qui renvoie ce Royaume de vent et de colères à la fantasy, est très ténu. Armand et Roland sont artbonniers, ils manipulent l’Artbon qui soigne et détruit et qui surtout rend dépendant, comme une drogue. L’élément n’est pas fondamental, il fait partie du décor. Comme la peau noire d’Axelle et l’homosexualité d’Armand et Roland. Il est des choses qui sont sans qu’elles aient besoin d’explication. Il pourrait en être de même de la foi, la simple foi en Dieu. Mais c’est quand les hommes, le pouvoir et la politique se mêlent de régenter ce qui est simple que tout devient complexe. L’Artbon aurait pu n’être qu’un bienfait, il est devenu une arme terrible.

Dans le monde violent du Royaume de vent et de colères, les hommes et les femmes font le choix de tuer. C’est leur seule possibilité de vivre dignement. Les femmes en particulier se doivent d’être plus fortes et plus mortelles que les hommes. Ce qui nous vaut un roman sombre et puissant, qui marie au mieux rigueur historique et Imaginaire. Parce que même quand il s’agit d’Histoire, il n’est pas interdit d’inventer.

 

Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Del Socorro, ActuSF (Les Trois Souhaits), mars 2015, 280 pages, 18€

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A partir d'aujourd'hui jeudi 28 mai et jusqu'à dimanche soir, je serai aux Imaginales d’Épinal, chaleureux rendez-vous autour des littératures de l'Imaginaire principalement, mais aussi du roman historique. J'aurai l'immense plaisir d'y animer quelques débats avec d'éminents auteurs, et d'autres qui le deviendront, tous talentueux. Si vous avez la chance…

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8 commentaires sur “Royaume de vent et de colères – Jean-Laurent Del Socorro

  • Lorhkan

    Je viens de finir de le lire, et je suis d’accord avec ce que tu en dis.
    C’est très efficace, mêlant avec bonheur rigueur historique et fiction, sur un mode très dynamique (un peu trop peut-être, le montage « épileptique » en très courtes scènes fait qu’on n’a jamais le temps de s’appesantir sur une situation, c’est le seul bémol du livre).

    À recommander !

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Je lis pas mal de romans historiques et ce qui me fait fuir irrémédiablement, ce sont les tunnels explicatifs : action et dialogues s’arrêtent pour planter au marteau de gros piquets de repérages, à fuir ! A l’inverse, ce qui m’étonne toujours, c’est comment les auteurs (les jeunes auteurs) savent intégrer ce qu’il est nécessaire de savoir sans plomber la narration. Et avec la république de Marseille, ça n’était pas gagné car tout était à faire (en tout cas moi, j’ignorais totalement cet épisode). Et vraiment, il s’en sort très bien cet auteur pour son premier roman, tout coule très bien. Et ça, ça me plait 😉

  • Baroona

    Un beau mélange en effet pour un excellent roman. Je l’avais déjà adoré au moment de ma lecture, et je me rends compte après coup qu’il grandit encore dans mon esprit, en comparaison de mes lectures du moment qui me font comprendre à quel point il est exceptionnel et satisfaisant.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Il y a des romans qui marquent plus que d’autres. Celui-ci par son sujet ne peut que retenir l’attention. Curieusement, j’ai lu très récemment deux autres romans ayant pour cadre les guerres de religion : Rose morte de Céline Landressie (roman histo + bit-lit) et Adèle et les noces de la reine Margot de Silène Edgar (roman jeunesse) (les billets viendront bientôt, j’espère…). 3 romans français récents de l’Imaginaire avec les guerres de religion pour cadre, est-ce qu’une tendance se dessinerait ?