Adultes

Anno Dracula – Kim Newman

Anno DraculaOn connait l’uchronie, autrement nommée histoire alternative : un auteur imagine qu’un événement avéré ne s’est pas déroulé tel qu’on nous l’a enseigné, d’où des modifications plus ou moins importantes par la suite. L’exemple le plus typique est la victoire de l’Allemagne nazie sur les Alliés. Kim Newman dans Anno Dracula imagine quant à lui la fiction alternative : il détourne la fin d’un roman, en l’occurrence le Dracula de Bram Stoker et imagine les conséquences qui en découlent.

Le détournement est de taille puisque le comte Dracula, Vlad Tepes lui-même, n’est pas mort. Il a accompli son plan d’invasion de l’Angleterre en épousant la reine Victoria. Il règne donc en prince consort, entouré de sa garde de Karpathes. Les têtes de Van Helsing et Jonathan Harker ornent les grilles de Buckingham et Bram Stoker pourrit à Devils’s Dyke en compagnie de ce fouineur de Holmes. Lord Ruthven est désormais premier ministre. Oui, lord Ruthven, le vampire de Polidori. Les docteurs Jekyll et Moreau sont des chercheurs connus et John Merrick est domestique au palais.

Comme dans son premier roman Hollywood Blues, Kim Newman multiplie les emprunts, ici littéraires tout autant que cinématographiques. Ils foisonnent et rempliront d’aise les spécialistes vampiriques car certains personnages, certains vampires notamment, sont tombés dans l’oubli. On appelle ça un mash-up novel. On peut cependant ne pas toutes les repérer car cette édition de poche est largement pourvue de notes dont des « Annotations » qui explicitent, chapitre par chapitre, chaque emprunt. Les consulte qui veut. Dans une postface, Kim Newman retrace sa passion pour les vampires puis un dossier « Plongez plus avant dans les ténèbres d’Anno Dracula » se révèle une mine pour tout amateur qui voudrait en savoir plus.

Mais heureusement pour le lecteur moins averti, Anno Dracula propose aussi une intrigue qui se tient.

En choisissant l’année 1888, Kim Newman se situe au cœur du plus grand mystère criminel britannique : celui des crimes de Whitechapel. Et dans un crossover de plus, il fait se rencontrer la fiction sanguinaire et Jack l’Eventreur. Alors, Jack était-il un vampire ? Trop facile ! Le lecteur sait dès le premier chapitre que Jack l’Eventreur n’est autre que le bon docteur Seward qui s’emploie à tuer des prostituées vampires. Le pari de Kim Newman est donc d’intéresser le lecteur à l’enquête de Charles Beauregard, un sang-chaud au service du Diogene’s Club, et Genevieve Dieudonné, une vampire vieille de quatre siècles et demi (plus vieille que Dracula !) dans un corps de jeune fille, au service de Scotland Yard : vont-ils démasquer John Seward ?

Pari réussi puisque le lecteur ne décroche pas de ce Londres pour le moins original où en trois ans, les vampires ont pu sortir de l’ombre : avec le comte Dracula en prince consort, nul n’est besoin de se cacher désormais, ils peuvent vivre au grand jour, enfin toujours en pleine nuit quand même… Les vampires n’ont donc jamais été aussi puissants, même s’ils restent dépendants des sang-chauds qui doivent mener les affaires durant le jour et servir de garde-manger, bien sûr. Alors comment éviter que tous les habitants du pays ne se transforment en vampires ? En changeant légèrement les règles du jeu : pour devenir vampire, il ne suffit pas qu’un vampire suce le sang d’un humain, il faut aussi que l’humain fasse de même. Dès lors, la prostitution vampirique pullule : les pauvres vendent leur sang à ces nouveaux puissants, et les plus pauvres vendent celui de leurs enfants.

La société victorienne s’en trouve bouleversée, on le serait à moins. Point le plus positif : nous voilà débarrasser de ces insupportables épouses victoriennes, à l’image de Mina Harker. Une femme vampire, c’est quand même autre chose, même si Kim Newman se tient loin de tout excès hystérique ou nymphomane. On est d’ailleurs loin du vampire glamour ou même séducteur, surtout en ce qui concerne les hommes. Le portrait de Dracula se fait attendre pendant tout le roman (de même que celui de la reine), mais quand il apparait enfin, il vaut son pesant de cacahuètes !

Des références, un contexte, une intrigue : voilà un bon divertissement qui ne s’arrête pas là. La société victorienne et vampirique de Kim Newman offre certaines pistes de réflexions très intéressantes comme l’asservissement volontaire de la population, la cohabitation et la domination entre races. Les lois édictées par le prince consort au sommet du pouvoir à l’encontre des sang-chauds font froid dans le dos tant elles résonnent avec celles de Nuremberg.

Dernier avantage et non des moindre : Anno Dracula ayant été publié pour la première fois en 1992, il nous épargne nombre d’épigones aussi récents que médiocres.

Anno Dracula se présente donc comme une sorte d’Internationale vampirique réjouissante et stimulante où ne manque ni l’action, ni l’humour, ni la densité nécessaire à toute œuvre de poids.

Kim Newman sur Mes Imaginaires

 

Anno Dracula (Anno Dracula, 1992), Kim Newman traduit de l’anglais par Thierry Arson, Librairie Générale Française (Le Livre de Poche n°33338), avril 2014, 643 pages, 8,60€

 

 

A lire aussi :

Le dieu vampire – Jean-Christophe Chaumette Eh oui, encore... Mais cette fois, l'auteur choisit une voie médiane car si les vampires de ce roman sont bien assoiffés de sang, ça n'est pas pour ...
Le jour des triffides – John Wyndham Un "beau" jour Bill Masen se réveille sur un lit d'hôpital et tout a changé autour de lui : 90% de la population est devenue aveugle à cause de mystér...
L’Eternel – Joann Sfar Dans la course à la publication d'un premier roman, certains auteurs, ont plus de chance que d'autres. Ainsi, il n'est ici besoin que de quelques mots...
Le monde perdu – Arthur Conan Doyle Arthur Conan Doyle naît en 1859 à Edimbourg. Il y fait ses études et s'installe comme médecin en 1882. Il n'exercera cette profession que jusqu'en 189...

Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

11 Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *