Même pas mort – Jean-Philippe Jaworski


Même pas mortBellovèse n’est même pas mort… Il aurait pourtant dû trépasser car mortellement blessé lors du terrible assaut de la forteresse d’Uxellodunon, après la traversée nocturne de la profonde Uidunna. Si ces noms aussi inusités que chatoyants ne vous font pas rêver, s’ils ne vous donnent pas envie d’ouvrir une page d’imaginaire originale, alors ce premier tome de la trilogie des Rois du monde vous semblera peut-être difficile. C’est qu’il s’y rencontre des Combogiomar, des Eposognatos, des Eluorix. Nous sommes en effet en terres gauloises, bien avant que les Romains ne leur donnent droit de cité en quelque texte que ce soit.

Et comme la tradition essentiellement orale n’a guère laissé de traces, l’imagination peu s’épanouir à l’envi, entre Histoire et légende.

Ne connaissant quasi rien à l’histoire de la Gaule, j’imagine que les noms (patronymes, toponymes…) sont avérés. Je ne sais mais peu importe car ce qui m’a d’emblée frappée dans le récit de Bellovèse, fils de Sacrovèse, roi des Turons, c’est la magie du verbe. Sur un mode épique, lyrique, parfois incantatoire, ce roi sans royaume conte son histoire, celle d’un prince banni par son oncle, le haut roi Ambigat. Son verbe se fait batailles, courses, rancunes, tripailles et sang versé, beaucoup de sang versé. Car l’époque est sauvage, ces types sont des soudards même si rois, ils n’hésitent pas à sacrifier les plus faibles pour satisfaire les dieux.

Ambitions, rancunes, vengeances et croyances païennes font le monde du prince Bellovèse et de son frère Segovèse. Le lait maternel plein de fiel à l’encontre du haut roi attise les haines qui se transforment en guerres. Ce monde violent nous vaut quelques belles scènes d’assauts, de luttes et de combats. Mais aussi une observation aigüe des forces de la nature : croyances et légendes liées au pouvoir de la terre et de la forêt engendrent des rêves, génèrent des rites de conciliation ou d’exorcisme. D’où l’importance des druides. Ils tiennent leur autorité sur les puissants de leur verbe : ils les ont persuadés de leur pouvoir d’interprétation et de prédiction, sont devenus les intermédiaires entre de malléables humains et un panthéon à eux seuls accessibles. Avant même le dieu unique.

Il n’est guère de place pour un des éléments qui m’a tant réjouie dans Gagner la guerre à savoir l’humour. Et je dois bien dire qu’il m’a manqué. J’ai aussi préféré le raffinement de Ciudalia à ces paillards celtes. Plus que le récit lui-même, c’est bien le ton qui me séduit ici, la force des images et du verbe.

Jean-Philippe Jaworski sur Mes Imaginaires

 

Rois du monde – 1 : Même pas mort, Jean-Philippe Jaworski, Les Moutons électriques (La Bibliothèque voltaïque), 2013, 297 pages, 23€

 

.
.

Pour recevoir un mail à chaque nouvel article publié :

.

La bonne nouvelle de l'année en littérature est sans doute la parution d'un troisième opus pour Sliv Dartunghuver, le brillant agent du Consortium de Falsification du Réel. Surtout qu'on ne l'attendait pas cette suite, qui arrive donc comme un cadeau. Sliv a maintenant la quarantaine, toujours efficace dans son boulot,…
Les premières pages du nouveau roman de Nadia Coste sont assez déstabilisantes : en une période qui doit être la fin de la préhistoire, Úrr s'apprête à accomplir la dernière épreuve de l'initiation qui fera de lui un homme. Il pourra ensuite s'installer avec Milana qui deviendra sa compagne. Mais…

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

8 commentaires sur “Même pas mort – Jean-Philippe Jaworski

  • Lorhkan

    C’est différent de « Gagner la guerre », pour le moins…
    Mais quelle plume, quelle ambiance, quelle atmosphère !
    Un roman extrêmement travaillé, documenté, et riche de ce qui faisait le charme des croyances celtiques : la primauté de la nature sur le reste. Ces forêts (et tout ce qui s’éloigne du coeur de l’habitat des gens de l’époque) semblent être systématiquement vivantes, ou à tout le moins abriter quelque esprit païen…
    De plus, la construction du roman est très intéressante également.
    Un livre que j’ai bien l’intention de relire avant de m’attaquer à la suite, à paraître très bientôt. 🙂

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Eh bien tu vois, c’est exactement ce que j’ai fait : relire avant de lire la suite. D’autant plus que ma première lecture a été très rapide (indépendamment de ma bonne volonté…). Ton commentaire me fait mieux comprendre pourquoi j’ai moins apprécié ce premier tome que Gagner la guerre : la nature ne me parle pas, les descriptions de la nature m’ennuient toujours, j’aime le béton, la ville et les bruits de moteur 🙂 Sans blague, il y a indubitablement une perception qui me manque pour apprécier pleinement des textes comme ceux-là…

      • Lorhkan

        Ah oui forcément, si la nature ne te « parle » pas, l’esprit celtique est loin de toi, et je comprends qu’une partie de ce roman (et sans doute sa suite) puisse moins t’intéresser…