Nouvelles

Chants du cauchemar et de la nuit – Thomas Ligotti

Chants du cauchemar et de la nuitPuisque Thomas Ligotti nous est quasiment inconnu, Anne-Sylvie Homassel, sa traductrice, prend la peine de nous le présenter dans une courte préface. L’auteur des onze nouvelles qui composent les Chants du cauchemar et de la nuit serait donc notre contemporain. C’est étrange parce qu’à le lire, on aurait plutôt l’impression qu’un siècle nous sépare, un siècle au moins. Si Poe avait eu un enfant, il se serait bien appelé Thomas Ligotti. D’ailleurs c’est peut-être le cas, allez savoir…

Car d’où nous parle cet auteur américain ? Ne serait-il pas lui aussi locataire de quelque manoir menaçant ruine ? Errant sur des landes brumeuses et qu’on croit désolées ? On pardonnera j’espère ce gothique de pacotille : j’achève un voyage en terres sublimes et ne m’en remets qu’à peine.

Il est beaucoup question de rêves dans ces chants, de rêves tourmentés, habités, divisés, ouvrant sur de nouveaux espaces qui n’excluent pas la folie. Au contraire : les personnages de Thomas Ligotti semblent trouver leur havre dans cet autre monde détaché des contraintes du réel, un ailleurs magnifié qui peut parfois se concrétiser. Toi qui vogues vers Vastarien ou Nethescurial, prends garde, car « élire domicile dans les ruines de la réalité » peut s’avérer risqué…

Et comme il est des lieux incertains, il est aussi des êtres qui hésitent entre l’humain et autre chose. Mannequins, marionnettes, vampires, épouvantails : les frontières de l’être sont plus que floues, sans parler du sain et du malsain, du Bien et du Mal. Si on y ajoute bon nombre de fous, reconnus comme tels ou pas, de psychopathes, de perceptrices inquiétantes et d’inconnus trop dévoués, on comprend que les terres arpentées par Ligotti sont dangereuses. Mais dangereuses et subtiles car l’écriture minutieuse ne donne pas dans le cliché ou la facilité. Le vocabulaire est précis, il installe peu à peu l’inquiétude, le malaise, jusqu’à la peur ou la terreur.

A l’apparition d’un nouvel auteur, il est d’usage d’invoquer les Grands Anciens qui se sont penchés sur son berceau. L’exercice vaut louange mais il est aussi réducteur. Le talent de Ligotti est de nous rappeler indéniablement ses très estimables prédécesseurs mais surtout d’écrire aujourd’hui. Il manie l’art du trouble, de l’angoisse et du cauchemar avec une sombre élégance qui n’a besoin d’aucune comparaison pour s’exhausser au sommet des montagnes hallucinées aux versants envahis d’épigones aussi admiratifs que laborieux.

Il était temps qu’on nous dévoile le raffinement magistral des nouvelles à faire peur de Thomas Ligotti.

 

Chants du cauchemar et de la nuit (nouvelles parues entre 1981 et 1994) de Thomas Ligotti traduit de l’anglais (américain) par Anne-Sylvie Homassel, Dystopia, octobre 2014, 240 pages, 15€

 

A lire aussi :

La flamme chantante – Clark Ashton Smith Les éditions Actes Sud choisissent de rééditer dans leur collection « Un endroit où aller », un texte de Clark Ashton Smith, dont le moins qu’on puiss...
La main tendue – Poul Anderson Valka Vahiro, représentant de Cundaloa et Skorrogan, venu de Skontar se présentent auprès de la Confédération de Sol, centre du système solien servant...
Je suis la reine – Anna Starobinets Mirobole Editions  est une jeune maison bordelaise qui ambitionne de faire pénétrer le lecteur « dans des mondes inconnus à travers leurs deux collect...
Ainsi naissent les fantômes – Lisa Tuttle Il faut l'avouer d'emblée : c'est la magnifique couverture de Stéphane Perger qui m'a fait ouvrir ce recueil de nouvelles, moi qui n'en suis pas une g...

Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *