Jeunesse

Le labyrinthe vers la liberté – Delia Sherman

Le labyrinthe vers la libertéDelia Sherman est une auteur américaine de fantasy et de science-fiction relativement méconnue en France. Nous ne la connaissions qu’à travers les traductions de quelques-unes de ses nouvelles en revues ou en anthologies, avant que les éditions Hélium ne proposent la traduction d’un roman jeunesse : Le labyrinthe vers la liberté.

Ce roman se déroule à cent ans d’intervalle, à deux époques clés pour les Noirs américains : 1960 et 1860. En 1960, Sophie, treize ans, vit avec sa mère, une femme très stricte éprouvée dans sa fierté par le départ de son mari. Elle est issue d’une grande famille de planteurs de canne à sucre. Sophie doit passer les vacances dans le bayou chez sa grand-mère et sa tante, dans l’ancienne demeure familiale. L’ancêtre est clouée au lit mais elle mène encore tout son monde à la baguette, selon des valeurs archaïques aussi vieilles qu’elle si ce n’est plus : elle est tout ce qui reste de la grandeur des Fairchild.

Sur la propriété, la Grande Maison tombe en ruine et le labyrinthe du jardin est retourné à l’état sauvage : les statues sont dévorées par la végétation et les allées à peine visibles. C’est pourtant là qu’une créature étrange exauce le vœu de Sophie : être transportée dans le temps et vivre des aventures pour échapper à l’ennui. La voilà projetée au même endroit en 1860, alors que les Fairchild sont à l’apogée de leur puissance économique mais que s’expriment les rivalités qui déboucheront sur la Guerre de Sécession. Comme elle ne peut expliquer qui elle est, les Fairchild estiment qu’elle est la fille illégitime du fils qui mène au loin une vie dissolue (elle a d’ailleurs le nez Fairchild qui atteste de sa lignée) et d’une esclave. Elle est donc traitée comme telle et devient domestique de maison. Mais les choses se compliquent et elle finit par travailler dans les champs de canne à sucre.

Le détour par le voyage dans le temps permet à Delia Sherman d’écrire un roman historique sur la condition des esclaves juste avant la Guerre de Sécession. Dès lors, il n’est plus question d’imaginaire mais bien de réalisme à travers les descriptions du quotidien de Sophie, ses amitiés avec les autres esclaves et les inimitiés que lui vaut son caractère bien trempé. Elle va bientôt devoir aider une jeune esclave noire en proies aux ardeurs d’un jeune Blanc à fuir la plantation, ce qui est bien sûr très risqué.

Cette partie historique n’est qu’un aspect du Labyrinthe vers la liberté, le plus important. Mais une grande place est aussi accordée aux relations très tendues entre Sophie et sa mère en 1960. Sophie à l’évidence ne veut pas être l’enfant modèle que souhaite sa mère elle ne veut pas être docile, porter des bas et être bien coiffée. Et la mère vit elle aussi une période tout à fait cruciale : elle vient d’être abandonnée par son mari, elle doit travailler mais au lieu d’en être honteuse comme son éducation le préconise, elle se sent de plus en plus fier de travailler, d’apprendre et de se prendre en main. Elle aussi avance vers sa libération, même si elle ne va pas sans contradictions, notamment avec sa fille qui s’émancipe bien plus tôt qu’elle.

Il est aussi bien sûr question en 1960 des droits civils des Noirs, que la mère de Sophie considère encore comme des Nègres dont il faut se méfier. Bref, Le labyrinthe pour la liberté de Delia Sherman est un roman très riche qui aborde intelligemment diverses thématiques et utilise le thème du voyage dans le temps pour mettre en parallèle deux sociétés face à leurs limites.

Le labyrinthe vers la liberté (The Freedom Maze, 2011), Delia Sherman traduite de l’anglais (américain) par Michelle Nikly, Hélium, mars 2014, 270 pages, 14.50€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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