Les mains d’Orlac – Maurice Renard


En 1912, le docteur Alexis Carrel réussit les premières cultures de tissus humains. La même année, Gaston de Pawlowski imagine des banques d’organes dans son roman Voyage au pays de la quatrième dimension. Après Mary Shelley et H.G. Wells, la littérature française d’anticipation scientifique se lance elle aussi à l’assaut d’un thème qui fera florès en science-fiction : la greffe d’organes et les transformations de l’être humain. C’est en 1920 que le rémois Maurice Renard écrira le premier chef-d’œuvre français du genre.

Maurice Renard : le précurseur de l’anticipation fantastique

Maurice Renard (1875-1939)

Maurice Renard (1875-1939)

Maurice Renard naît en 1875 dans une famille très aisée. Très tôt, il se prend d’admiration pour Edgar Poe, Hoffman, Erckmann Chatrian, le fantastique rhénan et rêve à une carrière d’écrivain. Dès 1905, il se lance dans le conte scientifique. En 1908 paraît en revue Le docteur Lerne, histoire d’un savant fou dédiée à H.G. Wells et qualifiée par ses contemporains « d’événement scientifique et littéraire d’un ordre prodigieux ».
Maurice Renard s’impose peu à peu comme un auteur fantastique important qui s’adonne au genre particulier du roman scientifique, qui deviendra le roman d’anticipation scientifique, puis la science-fiction. Lui-même parle de « merveilleux scientifique ». Après avoir été mobilisé pendant quatre ans et demi durant la Grande Guerre, Maurice Renard retourne à l’écriture en publiant, entre autres, Les mains d’Orlac en feuilleton dans L’Intransigeant du 15 mai au 12 juillet 1920. Après 1930, il délaisse le merveilleux fantastique pour écrire des contes dans des journaux (il en publia plus de mille dans Le Matin). Il meurt en 1939, ayant ouvert en grand la voie de l’anticipation scientifique.

Les mains d’Orlac

MainsLe pianiste virtuose Stéphen Orlac vient d’avoir un accident de train. Sa femme, désespérée, le confie au professeur Cerral, célèbre chirurgien parisien dont la réputation est cependant empreinte de scandale : on parle d’expériences, de prouesses médicales trop merveilleuses pour être tout à fait honnêtes… Mais le célèbre professeur sauve la vie du pianiste qui rentre chez lui après une longue période de convalescence.
Très vite, Mme Orlac se rend compte que son mari a changé, qu’il est devenu extrêmement taciturne et renfermé. Ses mains, terriblement couturées et malhabiles, accaparent toute son attention et surtout, ruinent le budget du ménage en soins de toutes sortes. Crèmes, massages, électrothérapie… Stéphen Orlac met tout en œuvre pour retrouver sa dextérité. Mais sa morosité ne fait que s’accentuer, sans que sa femme, héroïne de la première partie du livre, puisse s’expliquer pourquoi. Elle est d’ailleurs elle-même victime de visions extraordinaires qui mettent ses nerfs à dure épreuve : elle voit des poignards sanglants qui apparaissent dans son appartement et un spectre moqueur, qu’elle appelle Spectrophéles et qui semble la poursuivre…

Si on vous a déjà raconté l’histoire des Mains d’Orlac, ce n’est certainement pas de cette façon, mais en vendant la mèche et dévoilant ce que le lecteur n’apprend que tard dans la deuxième partie du roman : le professeur Cerral a greffé des mains d’assassin à Stéphen Orlac. Rassurez-vous, le suspense ne s’arrête pas là et la suite réserve bien des rebondissements encore. Car ce roman se situe à la frontière du roman d’anticipation scientifique et du roman policier. Il y a même enquête car deux morts viendront assombrir le destin du malheureux pianiste, victime d’une terrible machination.

« Tout est possible ! »

« La science a marché d’une telle allure qu’elle distance aujourd’hui la plupart de nos rêves  » écrit Maurice Renard en 1925. Oui, dans les années 1920-1930, tout semble scientifiquement possible… surtout quand une littérature inspirée de Wells et de Poe donne un petit coup de pouce au progrès. Ainsi les écrivains peuvent-ils s’adonner à l’anticipation scientifique et donner une vie de papier aux rêves humains les plus fous : les docteurs Frankenstein se multiplient, tel le professeur Cerral des Mains d’Orlac. Se sentant maître de la nature, le savant s’arroge le droit de la modifier, négligeant les conséquences psychologiques que de tels changements peuvent engendrer quand ils concernent les hommes. Le romancier s’insinue alors dans ce vide pour interroger l’humain, pour sonder les bouleversements engendrés par la science : qui est-on lorsqu’on vous a greffé le(s) membre(s) de quelqu’un d’autre ? Est-on encore pleinement soi-même quand une partie de votre corps a été remplacée par celle d’autrui ? Jusqu’où est-on soi-même ?
Ces questions, que n’importe quel greffé aujourd’hui peut encore se poser, sont exacerbées sous la plume de Maurice Renard : et si votre personnalité était influencée par celle du propriétaire des membres greffés ? On comprend le surcroît de tension psychologique engendré par une telle extrapolation. Le pauvre Stéphen Orlac est tiraillé par les pulsions assassines de ses mains. Le roman d’anticipation scientifique se marie donc habilement au roman psychologique que la psychanalyse enrichit de ses récentes découvertes. Car Maurice Renard, homme du monde cultivé et grand mondain, connaît fort bien les théories psychanalytiques. Ainsi ses personnages peuvent-ils aisément interpréter les rêves et cauchemars qui assaillent Orlac et sa femme : « le cauchemar s’est déroulé selon les règles. Chaîne d’incohérences reliées entre elles par des associations puériles, chapelet de scènes désordonnées dont la génératrice est le concept piano, c’est un cauchemar type, un cauchemar modèle ».
Une troisième source alimente ce roman : l’enquête policière. En effet, la seconde partie s’intitule « Les crimes » et construit un suspense prenant au goût de cadavres et de chantage. Orlac est-il responsable de la mort de son père et de l’ami de la famille ? Ses mains semblent l’accuser, et pourtant…

Filmographie

Robert WieneDès 1924, notre roman est adapté au cinéma par Robert Wiene : Orlacs Hände (titre français : Les mains d’Orlac est un film muet, en noir et blanc magistralement interprété par Conrad Veidt (Orlac) et Alexandra Sorina (Mme Orlac). Le scénario du film ne suit pas le texte de Maurice Renard. Ici, le spectateur sait d’emblée qu’Orlac s’est fait greffer les mains d’un assassin fraîchement guillotiné. Dès lors, Orlac est persuadé d’avoir hérité des penchants criminels de celui-ci. L’intérêt se porte donc sur les tourments qu’agitent le malheureux musicien.

Conrad Veidt, entre ombre et lumière, les veines saillant sur son front, joue comme si ses propres mains ne lui appartenaient pas. L’extrême expressivité de ses traits exprime à merveille l’horreur qu’il a de lui-même et la terreur qui l’envahit lorsqu’il se croit devenu l’assassin de son père : il est, dans toute se splendeur et son désespoir, l’artiste habité par les forces du Mal. L’illusion est tellement parfaite, que les premières projections firent événement : « Conrad Veidt avait été invité à participer à la première qui eut lieu à Vienne ; au cours de la projection, plusieurs femmes s’évanouirent et un certain nombre de personnes protestèrent de la morbidité du sujet. L’acteur fut alors invité par le producteur à prendre la parole pour calmer les esprits. Il fut si persuasif que les détracteurs lui firent une ovation et la projection put reprendre ».
Un grand moment du cinéma fantastique muet.

Le roman fut à nouveau adapté en 1935 par l’américain Karl Freund : Mad Love (titre français : Les mains d’Orlac). Interprétation : Peter Lorre (Dr Gogol), Colin Clive (Orlac) et Frances Drake (Mme Orlac). Dans cette adaptation, une intrigue amoureuse vient se glisser dans le scénario : l’inquiétant docteur Gogol poursuit de ses assiduités la pauvre madame Orlac, contrainte de lui livrer son mari après son accident de train.
Troisième adaptation en 1961, The hands of Orlac (titre français : Les mains d’Orlac) : film franco-anglais d’Edmond T. Gréville. Interprétation : Mel Ferrer (Orlac), Christopher Lee (Néron) et Dany Carrel (Li-Lang).

Bibliographie

Mon exemplaire : Les mains d’Orlac seulement, Belfond (« Domaine fantastique ») de 1970 (attention : mon propre exemplaire de cette édition comporte de nombreuses pages non imprimées…). Ce roman réédité en 2008 aux Moutons électriques (« Bibliothèque voltaïque »), est indisponible chez cet éditeur.

Les mains d'Orlac

On peut aussi l’écouter grâce à la lecture du toujours formidable René Depasse, ou bien télécharger le livre au format numérique gratuitement.

Dans la lignée de Wells et de Jules Verne, Maurice Renard a illustré bien des thèmes du fantastique littéraire. Vous retrouverez le savant fou dans Docteur Lerne, sous-dieu (1908), les extra-terrestres dans Le péril bleu (1912) et maints héros délicieusement troubles et angoissants dans un recueil de nouvelles : Monsieur d’Outremont et autres histoires singulières (1913). Si vous êtes conquis, poussez jusqu’à son tout dernier roman policier d’anticipation : Le maître de la lumière (1933).

Tous ces écrits, et d’autres encore, ont été réunis par Francis Lacassin et Jean Tulard dans un livre de la collection « Bouquins » en 1990 : Romans et contes fantastiques. Outre les textes de Maurice Renard, on y trouve des notes, biographies et réflexions sur notre auteur : un ouvrage très précieux malgré les trop nombreuses coquilles…

A noter que L’Arbre vengeur a réédité en juillet 2014 L’Homme truqué.

 

 

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7 commentaires sur “Les mains d’Orlac – Maurice Renard

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Ah oui, bonne idée ! Il faudrait que je mette la main sur le bouquin, et que je voie toutes les adaptations et je ferai un billet : le fantastique français n’avait alors pas tant de représentants au cinéma, ça mérite très largement qu’on s’y arrête. Et puis Pierre Brasseur, quel acteur !

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Eh bien j’espère que si ce roman croise ta route tu n’hésiteras pas à le lire : ces « romans scientifiques » sont intéressants à bien des égards et souvent passionnants.

  • manU

    Passionnant cet article !
    Je n’ai pas lu le livre de Maurice Renard mais il me semble bien avoir vu le film. Par contre, impossible de me rappeler si c’est la version avec Mel Ferrer ou celle avec Peter Lorre.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Personnellement, je n’oublierai jamais la version de Robert Wiene : ce film muet en ciné concert à Paris a su me faire frissonner !