Le bâtard de Kosigan / 1 – Fabien Cerutti


Le bâtard de KosiganOyez, oyez braves gens et lecteurs : voilà de la fantasy française ! Il fut un temps, pas si ancien, où je me cachais dans le plus sombre des trous à une telle annonce. Aujourd’hui, je me retiens à peine de faire passer avant tous les autres les romans d’auteurs français inconnus ou presque s’adonnant à la fantasy. Qu’est-ce qui m’arrive ? Le meilleur de ce qui peut arriver à un lecteur : l’émerveillement, le plaisir et le goût renouvelé d’une belle langue française maniée avec humour, savoir et intelligence.

J’ai pourtant déjà croisé le chemin de bien des mercenaires de papier, de ces hommes plus malins que forts, souvent marqués par la vie et pouvant compter sur de solides amitiés. Le bâtard de Kosigan ne fait pas exception. On ne sait pas grand-chose de son passé et il se vend au plus offrant, lui et ses fidèles compagnons. Il a un sens très personnel de l’honneur et n’hésite pas à jouer double ou triple jeu du moment qu’il peut y gagner quelque chose : argent ou femme. Il n’est pourtant pas tout à fait comme les autres : il a vraiment tendance à guérir très rapidement de ses blessures, même les plus sévères. Et quand on est mercenaire, c’est un atout. D’autant plus quand on doit affronter la crème des chevaliers réunis pour un tournoi par l’elfique comtesse de Troyes en l’an de grâce 1339.

Mais un 1339 légèrement différent de celui qui fut. A savoir que le duc de Bourgogne et le roi de France s’affrontent pour mettre la main sur la Champagne indépendante. Obtenir la main de Solenne, unique descendante de la comtesse serait le meilleur moyen. Dès lors, les complots et trahisons vont bon train pour arriver à ses fins. La jeune Solenne pencherait plutôt pour le baron bourguignon Marc de Saulieu, mais celui-ci a disparu. Et bien sûr, Robert de Navarre, le Français, ne sait rien…

Je suis tout simplement admirative de la façon dont Fabien Cerutti modèle ce si violent XIVe siècle selon les besoins de son intrigue. La période n’est certes pas connue dans ses moindres détails de tous les lecteurs, mais moi qui fut médiéviste, j’ai pris grand plaisir à voir se tordre l’Histoire, à la voir doucement s’infléchir, par accumulation de détails, de fausses alliances et assertions aussi naturellement exposés que les faits effectivement historiques. Parce que l’intrigue est ici politique, l’auteur doit évoquer un grand nombre d’événements, il doit expliquer et rendre compréhensible une période complexe en y ajoutant en plus ses propres ingrédients. A savoir principalement la survie de races anciennes. L’Inquisition est presque venue à bout des elfes et des dragons, des changesang et des hommes-lions, mais quelques-uns survivent encore, notamment dans le comté de Champagne.

Fabien Cerutti est un minutieux qui sait comment ne pas plomber son lecteur avec des descriptions. Il a le goût de tout montrer, de décrire, de faire sentir et voir son XIVe siècle. Mais il a aussi envie de divertir. Alors ça castagne pas mal, d’une part, et l’intrigue médiévale se double dans une moindre mesure d’une intrigue secondaire en 1899. On les sait d’avance liées l’une à l’autre puisque les deux narrateurs (l’un par le récit de sa vie, l’autre à travers sa correspondance) portent le même nom. Mais Kergaël de Kosigan ne sait pas qui il est ni d’où il vient. Aussi quand un notaire lui remet des papiers et un coffre mystérieux lui venant d’un ancêtre non moins mystérieux, il se précipite à Paris puis sur les traces de ce lointain bâtard auquel rien, apparemment, ne le relie. Le lecteur lui en sait juste un peu plus assez pour tourner les pages de plus en plus vite. Car suspens il y a, dans les deux récits.

Tout fonctionne dans ce roman : le ton, les deux intrigues, les personnages, l’érudition. Pierre Cordwain de Kosigan est un personnage très réussi maniant l’humour et l’autodérision, retors mais malmené : un fort en gueule fier à bras dans une époque violente. Les scènes de tournoi sont superbes, les coucheries rocambolesques très drôles et le suspens épatant.

Je l’ai dit déjà que ce livre m’a beaucoup plu ?

Fabien Cerutti sur Mes imaginaires

 

Le bâtard de Kosigan – 1 : l’ombre du pouvoir, Fabien Cerutti, Mnémos, février 2014, 352 pages, 20€

 

Voici les lauréats du Grand Prix de l'Imaginaire 2014 dans ses différentes catégories. Nous les récompenserons le dimanche 8 juin lors du festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo.   Roman francophone Anamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer (Denoël - Lunes d'Encre) Roman étranger L'homme qui savait la langue des serpents…
Et si la fantasy se trouvait sous nos pieds là, tout près… Plutôt que d’imaginer un autre monde, ailleurs dans le temps ou l’espace, Jean-Luc Marcastel choisit de se pencher sur un univers des plus riches et souvent méconnu : celui des insectes. Et si des hommes deux fois plus petits…

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7 commentaires sur “Le bâtard de Kosigan / 1 – Fabien Cerutti

    • Fabien Cerutti

      (je me permets d’intervenir :))
      Attendre serait dommage pour de multiple raisons:
      1. Ça n’est pas nécessaire: l’histoire principale (80% du livre) est complète, avec une fin claire et l’explication de tous les tenants et les aboutissants nécessaires. Quant aux 20% qui restent (l’enquête au XIX° siècle), l’intrigue atteint une étape assez nette, même si l’épilogue y ajoute un petit cliffhanger qui fait envie de connaître la suite) 🙂
      2. Attendre que tout soit paru risque d’être très long…Si tout va bien nous dépasserons la trilogie (de beaucoup :)). Et à chaque fois il y aura une histoire principale bien identifiée qui sera clairement délimitée par une fin….Ainsi qu’une partie secondaire qui ira progressivement d’étape en étape, avec toujours une ouverture appelant fortement une suite.
      3. Vous pouvez toujours ne pas lire l’épilogue… 🙂

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur du billet

      Ça me fait tellement plaisir de retrouver cette sensation de me laisser emporter dans des aventures hautes en couleur, par de beaux personnages bien consistants et des intrigues solides… tout ça sans craindre la coquille, le style plat, la rousse aux yeux verts…

  • keisha

    Wahou, l’auteur lui même! Bon, OK, j’ai compris, il faut lire tout de suite, et on en garde pour l’avenir!
    Tu sais, Sandrine, que j’ai craqué pour le pavé Gagner la guerre (me souviens plus s’il y avait une rousse aux yeux verts, là dedans) et depuis je suis bien plus crossover côté Fantasy. Je guette donc ce Batard!