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Zone 1 – Colson Whitehead

zone 1La peste zombie s’est répandue aux Etats-Unis, et certainement ailleurs aussi. Mark Spitz et ses camarades n’ont guère de possibilités de le savoir puisque les communications sont coupées : plus d’Internet, plus de télé, plus de téléphone, à peine une radio pour organiser le nettoyage.

Mark Spitz, Kaitlyn et Garry forment l’unité Omega des ratisseurs : ils passent après les nettoyeurs qui ont débarrassé les rues de Manhattan des plus virulents zombies. Eux s’occupent des trainards, ceux qui, on ne sait pourquoi, se montrent moins agressifs. Ils exercent en zone 1 et constatent jour après jour leurs progrès : il y a de moins en moins de zombs dans les immeubles abandonnés, les parkings, les magasins.

Est-ce que ça vaut le coup de commencer à espérer ?

Mais espérer quoi ?

Le lecteur qui suit Mark Spitz dans ses déambulations finit par s’interroger avec lui : le monde avant les zombies, c’était vraiment mieux ?

L’infection avait transformé cette créature en un membre du grand club des losers d’antan, les fauchés et les naïfs, les inadaptés, les malchanceux invétérés. Ils sortaient en titubant de leurs studios meublés, s’arrachaient au canapé du parent pauvre chez qui ils squattaient, et se risquaient au soleil pour de misérables aventures. Il les avait vus remonter lentement les trottoirs, accablés par le sort, dorloter une tasse de café saturée de crème au graillon du coin, entre deux descentes des services d’hygiène.

A l’évidence, le New Yorkais d’avant la catastrophe n’était guère plus frais que les zombs qui ont envahi la ville, et peut-être le monde…

Pour Mark Spitz, cette catastrophe, c’est quasi une aubaine. Lui qui a toujours été un médiocre, ni bon à rien ni doué pour tout, il voit en sa médiocrité une façon de s’en sortir : pas de risque qu’il coure au-devant du danger, comme un héros, ni qu’il meure de faim planqué dans une cave. A vrai dire, il aurait tout du phène, le Phenix américain, celui qui renait de ses cendres. Sauf que ces cendres-là sont celles des cadavres qui brûlent.

Et le bûcher de Colson Whitehead est bien celui de l’Amérique tout entière : l’apparence, le futile, l’inutile ; la vanité, la réussite et le profit : il ne reste rien du rêve américain une fois Zone 1 refermé. La grande réussite du roman c’est que ce grand ménage se fait avec humour et cynisme : Colson Whitehead a le don du jeu de mots morbide et du constat à la fois nihiliste et drôle. C’est amer certes, mais d’une amertume qui donne à penser qu’il était temps que les zombis arrivent…

La construction de Zone 1 est très habile. Colson Whitehead évite avec finesse les scènes attendues dans un roman de zombies, il les détourne même à son profit. Il nous distille certaines infos qu’on pourrait croire essentielles (dont celle de la page 303) parce que rien de ce qui était important ne l’est plus.

Qu’on ne s’attende pas à des scènes d’actions, au récit de la catastrophe, au sauvetage de la veuve et de l’orphelin. Mark Spitz se souvient, il va d’un souvenir à l’autre, plus ou moins lointain et pour le lecteur, le passé et le présent tendent à se confondre. Colson Whitehead met en place dans Zone 1 une poétique urbaine de la fin du monde : sa phrase ample coule comme un fleuve de morts-vivants dans les rues de Manhattan, son humour dessine sur les lèvres du lecteur le même sourire que celui du zomb qui va mordre le crétin qui se croit à l’abri.

Quand la littérature s’invite chez les zombies, clichés et lieux communs ne sont pas du festin.

 

Zone 1 (Zone One, 2011) de Colson Whitehead traduit de l’anglais (américain) par Serge Chauvin, Gallimard (Du Monde entier), janvier 2014, 337 pages, 22.50€

 

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