Sortilèges et autres contes crépusculaires – Michel de Ghelderode


Ghelderode, c’est le diamant qui ferme le collier de poètes que la Belgique porte autour du cou. Ce diamant noir jette des feux cruels et nobles. Ils ne blessent que les petites âmes. Ils éblouissent les autres. Jean Cocteau

Talentueux et fragile

Michel de GhelderodeAdémar Martens naît le 3 avril 1898 à Ixelles, en Belgique. Eduqué dans un milieu francophone, il fréquente l’école catholique. C’est un enfant solitaire et de santé fragile qui à l’âge de seize ans frôle la mort sous les assauts du typhus. Cette expérience le marque beaucoup et le contraint à interrompre ses études. Dès 1917, il tient une chronique artistique dans un journal bruxellois et en 1918 il commence à signer de cet étrange pseudonyme, à la fois dur et chaleureux : Michel de Ghelderode. Sa première pièce La morte regarde à sa fenêtre est montée en 1919 alors que sont publiés ses premiers contes. Il rencontre rapidement le succès, remporte des prix (1923 : prix de la Renaissance d’Occident pour sa pièce Oude Piet, puis les prix Brabant et Picard en 1928, le prix Rubens en 1929) et son théâtre se joue à Paris (La Mort du docteur Faust en 1928 et Christophe Colomb en 1929). Mais Ghelderode reste affaibli par ses problèmes de santé. Il est également miné par un sentiment aigu de ne pas être aimé, ni compris. Il cesse peu à peu d’écrire pour le théâtre pour se consacrer à ses contes.

Les contes du plat pays

Sortilèges et autres contes crépusculaires éditions Marabout, 1962 préface d'Henri Vernes

Sortilèges et autres contes crépusculaires
éditions Marabout, 1962
préface d’Henri Vernes

Sortilèges et autres contes crépusculaires tient une place particulière dans l’œuvre de Michel de Ghelderode puisque c’est la seule incursion du dramaturge dans le domaine du conte fantastique. Ces douze petits textes furent écrits au plus tard en 1940.
Ils respirent tous le parfum austère et brumeux des Flandres, si chères au cœur de l’auteur. Lui qui, enfant, a été très marqué par les légendes flamandes que lui racontait sa mère, brosse un paysage à la fois pictural et psychologique de cette région. Le tableau est triste et nostalgique : « Quais abandonnés et bordés de pignons, chapelles ruinées, restes d’un béguinage enclos, le tout si dépeuplé et dégradé qu’on y voyait l’image de la déchéance même des Flandres« .
Quand d’aventure il évoque un autre pays, c’est pour regretter sa chère Belgique. Ainsi dans « Le Diable à Londres« , il campe un héros accablé d’ennui dans la capitale britannique : « J’errais par un sombre et brumeux matin dans je ne sais plus quel sordide quartier mercantile, sorte de puant entrepôt ou d’asphyxiant dédale bordant la fangeuse Tamise » : c’est qu’il ne faudrait pas confondre brouillard londonien et flamand ! Car si le brouillard londonien conduit au spleen, celui des Flandres nourrit l’inspiration. Ainsi le narrateur de « Brouillard » quand il s’entend appeler par son nom par une voix noyée dans la brume, reconnaît-il les plaisirs de l’imagination : « Je me suis longtemps complu à trouver une signification surnaturelle à des hallucinations de l’ouïe, tout en sachant pertinemment qu’elles n’avaient d’autres causes que la fatigue organique, la névrose« . Les différents narrateurs des Sortilèges… se complaisent dans une atmosphère fantastique issue de leur cerveau à la fois fécond et fragile.

Le paysage intérieur de Michel de Ghelderode

Ouvrir les Contes crépusculaires, c’est entrer dans un monde, un paysage intérieur tout en ombre. Il n’est de quartier que vétuste, de portes que vermoulues et les boutiques sont résolument obscures dans des ruelles tortueuses et oubliées. Michel de Ghelderode manie l’adjectif qualificatif avec bonheur pour peindre un univers crépusculaire et évoquer avec une certaine nostalgie un passé révolu : « le grand mystère du passé !…Voilà ce que je veux pénétrer, l’impénétrable nuit du Passé !« . Il brosse également son propre portrait à travers ses narrateurs multiples qui ne sont qu’un autre lui-même. Ainsi le devine-t-on derrière le narrateur solitaire de  » Nuestra senora de la Soledad  » qui affirme que « l’homme est seul dans la vie ; il l’est au berceau comme il le sera sur son lit d’agonie ; il l’est dans l’amour […] ; il contient en puissance et le saint et le monstre« . Ne serait-il pas aussi celui de  » Sortilège » qui avoue partir pour se fuir lui-même ? Il assiste alors à une parodie de carnaval, un spectacle grotesque et morbide qui ne fait que résumer la vie…
Dévorés par leur  » fiévreuse imagination  » les narrateurs sont souvent en proie à des hallucinations (l’un imagine qu’un écrivain de cire s’anime, l’autre rencontre le Diable) plus ou moins morbides. Les métaphores y frôlent sans cesse la mort. Ainsi le narrateur de « Le jardin malade » décrit-il la maison qu’il souhaite louer : « l’entrée cochère ne s’ouvrait jamais, hostile et pesante comme l’entrée d’un tombeau« . Une fois installé, il bénéficie d’un jardin qui « est à sa manière un cadavre, auquel je me suis habitué« . Ce n’est que grâce à l’amitié dévouée d’un certain Prosper qui chausse ses bottines que le narrateur de « Voler la mort » échappe à une série de syncopes. On ne s’étonne pas que la saison favorite du narrateur de « Sortilèges » soit l’hiver et qu’à l’approche du printemps, « le ciel verdâtre comme une cloche de cuivre sous quoi tout allait s’électriser, […] lui parut plus vénénifique encore« . Dans des décors désolés, les protagonistes semblent être les derniers ressortissants d’un monde en déréliction où l’homme n’a plus visage humain, comme cette petite fille aperçue dans le jardin « Ah ! ces yeux séniles, liquides ; et la bouche tordue en une image triste, la mâchoire inférieure relâchée – cette bouche béante où pourrissent quelques chicots. Puis les mains… Non, c’est une pièce anatomique, un objet pour musée d’horreur, car cela dégage l’horreur« . Cependant l’homme a fait de la mort une proche compagne et s’est habitué à sa présence : « La fièvre me grillait doucement et j’avais en moi, couvant, un feu de cendres. J’expiais. Le brouillard m’infligeait ses fébricités, mais ma connaissances de ces états morbides faisait que je ne m’inquiétait pas outre mesure de ma funeste condition. » Lire Michel de Ghelderode, c’est plonger dans une atmosphère fantasmagorique et morbide mais ô combien envoûtante. Si vous vous reconnaissez un goût prononcé pour l’inquiétante étrangeté, ce conteur belge est fait pour vous.
Cet écrivain singulier et solitaire entretenait cependant quelques solides amitiés avec d’autres auteurs belges de sa génération qui ont laissé une marque durable dans l’histoire de la littérature fantastique.

L’école belge de l’étrange

Le fantastique belge n’a rien à envier aux autres pays européens. Au 20ème siècle en particulier, ce pays, héritier à la fois du roman gothique anglais, du courant occultiste français et de la peinture flamande, voit la parution de textes importants et d’écrivains majeurs de langue française. Faute de place, nous n’en retiendrons que trois, en plus de Michel de Ghelderode.

Jean Ray (1887 – 1964) : avec cet auteur aux multiples pseudonymes (notamment John Flanders), le surnaturel devient réalité. Des bêtes étranges et inquiétantes habitent ses recueils de contes et de nouvelles et des formules mathématiques expliquent l’existence des mondes les plus étranges. Lui-même affirma avoir vu plusieurs fois  » l’homme au foulard rouge  » qui n’est rien moins qu’un fantôme… Si la mort règne en maîtresse dans l’œuvre de Jean Ray, la rationalité en est aussi un pivot. Témoin, l’inénarrable Harry Dickson (né en 1933), pendant belge (mais de nationalité américaine) de Sherlock Holmes. Il est assisté de son élève, Tom Wills. Jean Ray a la plume facile et les aventures se succèdent. Quelques titres suffisent à évoquer la nature des enquêtes du grand détective : L’Ermite du marais du Diable, Le Signe de la mort, L’effroyable fiancé, Le Monstre blanc, Le Démon pourpre, Le Carrousel des maléfices… Son roman Malpertuis (1943) est un chef-d’œuvre du genre fantastique, qui fut adapté au cinéma en 1972 par Harry Kumel avec Orson Wells et Michel Bouquet. On dit de lui qu’il est l’Edgar Poe belge.

Thomas Owen (1910 – 2002) : il est influencé à la fois par son ami Jean Ray et par la peinture. Il privilégie la forme courte qui en quelque pages fait naître le doute, le malaise et la peur à partir d’un fait anodin. L’inquiétude jaillit d’une perception déformée de la réalité. Hallucination ? Folie ? Phénomène para-normal ? Le lecteur hésitant, tout à coup plongé dans l’au-delà et l’angoisse, ne peut déterminer l’origine de la rupture d’avec le réel et la rationalité : du grand art… Retenons quelques titres : Les Chemins de l’étrange (1943), La Cave aux crapauds (1945), Le Jeu secret (1950) et La Truie et autres histoires secrètes (1972).

Henri Vernes (né en 1918) : il est le père de l’aventurier Bob Morane créé en 1953 (première adaptation BD en 1959). Depuis, plus de 170 romans ont mis en scène l’aventurier. Si les premiers textes sont de factures assez classiques, Henri Vernes entraîne rapidement son héros vers le fantastique et la science-fiction. C’est par exemple après la lecture de Le Monde perdu de Wells, qu’il écrit Les Chasseurs de dinosaures. Bob Morane, 1,85 m, nyctalope, expert en arts martiaux et adversaire de l’Ombre jaune n’hésite pas à affronter les monstres de l’espace, le dragon des Fenstone ou même les mangeurs d’âmes… et bien d’autres créatures encore.

Nous citerons également Jean-Baptiste Baronian, spécialiste de la littérature fantastique belge, grâce auquel les auteurs cités dans cet article ont été publiés aux éditions Marabout. On lui doit La Belgique fantastique (1973) et Panorama de la littérature fantastique de langue française (1978).

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