Adultes

Hysteresis – Loïc Le Borgne

hysteresisLoïc Le Borgne se faisait attendre par ceux qui avaient particulièrement aimé Je suis ta nuit. J’en étais, j’en suis. A la lecture de ce roman pour adolescents, on sentait un potentiel noir et puissant dans cette écriture et ce roman qui pour être générationnel n’en était pas moins terriblement efficace et évocateur.

Aucune hésitation possible donc : aussitôt qu’arrive Hysteresis, je l’ouvre. Et je plonge. Car là aussi, Loïc Le Borgne choisit d’écrire un livre multi référencé, cette fois dans le domaine de la musique et de la poésie. Les pages se tournent et s’installe une mélodie faite de plusieurs autres qui rappellent au lecteur ces rythmes et ces paroles qui construisent les amateurs de musique.

C’est que Jason Marieke est conteur : il raconte des histoires, il chante, joue de l’harmonica. Il a parcouru beaucoup de kilomètres depuis les États-Unis où la Panique l’a surpris lui, sa famille, et le reste du monde quarante-deux ans auparavant. Il était alors un jeune homme amoureux de Florine restée au village. Il n’aura de cesse de parcourir les États-Unis dévastés, de traverser la mer sur un rafiot construit de ses mains pour retrouver sa belle. Quand commence Hysteresis, il arrive au village de Rouperroux, fort de ses quatre-vingts âmes, dont certaines damnées, à n’en pas douter.

C’est une communauté fermée sur elle-même, voire hostile que découvre Jason. La population vit sur les rares ruines de la civilisation disparue et comme nos lointains ancêtres au rythme et au risque des saisons. La guérisseuse entretient le culte des arbres et de la nature qu’il est interdit de souiller pour ne pas reproduire les crimes des ancêtres, les pollueurs qui les ont jetés, eux, dans la misère en déclenchant la Panique qui détruisit toute civilisation. Pire, elle entretient la haine des aïeux lors de cérémonies propres à entretenir cette haine.

C’est peu dire que Jason n’est pas le bienvenu. Pour tous ces habitants qui n’ont jamais connu que le village et la période post Panique, Jason est un esprit libre et surtout le représentant de ces aïeux qu’ils ont appris à détester. Hormis Florine, qu’il retrouve à l’écart du village, il n’y a plus de gens âgés à Rouperroux. Ils ont comme disparu…

Et le lecteur de chercher avec Jason, avec Romain, jeune narrateur de Hysteresis et fils de l’aubergiste, avec Aymeric l’archiviste, ce qui s’est passé, pourquoi la guérisseuse et la gardienne du parc sont si hostiles, pourquoi les deux petites jumelles se conduisent si étrangement. Mais le village résiste, ne tolère ni enquête, ni changement car l’hysteresis nous dit le dictionnaire, est « la propriété d’un système qui tend à demeurer dans un certain état quand la cause extérieure qui a produit le changement d’état a cessé ». Cet état, c’est l’ignorance, tellement préférable à qui veut gouverner en tyran.

L’obscurantisme qui pèse sur ce village, ses mystérieux habitants, l’amour entre Jason qui franchit l’océan et Florine la bannie tissent une intrigue qui travaille sur l’inquiétant, le complot, l’extrémisme idéologique. Réduite à la seule force de ses bras, l’humanité retourne à l’état de nature, ou de moins de fragile ignorance. Plus de science, plus de technologie, plus de philosophie ni de littérature.

Tout est là pourtant, en filigrane comme si même après l’apocalypse, que Loïc Le Borgne appelle la Panique, il restait l’essentiel en la personne de quelques êtres d’exception comme Jason. Il est porteur d’une culture, d’un univers, d’un ancien temps qui certes a porté la folie des hommes mais a aussi engendré le meilleur. Jason parle d’or, par la voix des poètes. Au lecteur de deviner ou pas, ses très nombreux emprunts, qui ne se signalent pas comme tels mais s’intègrent tout simplement dans le discours.

A l’intendant qui lui dit de se méfier de la vindicte populaire il répond : « Les gens sont étranges quand on est étranger ». Les paroles sont traduites en français, sans référence à l’original, sans guillemets ou italiques,  elles tissent un socle de références et se mêlent à des vers plus classiques et à certaines comptines que j’imagine écrites par l’auteur. C’est que « Jason a pris l’habitude de citer à tout bout de champ des poètes, des chanteurs, des écrivains morts depuis longtemps ». Exemples :

« Ma génération est morte. Je me suis allongé dans la boue, je me suis séché à l’air du crime, j’ai joué de bons tours à la folie. Qui vous a parlé de ma génération ? »

« Tous les enfants ont un royaume, un oiseau mort qui leur ressemble »

« Comme l’oiseau sur le fil, comme l’ivrogne dans une église, j’ai tenté d’être libre à ma façon, il a murmuré »

« J’ai un mauvais pressentiment, Jason a commenté en observant les gens papoter autour du tilleul. C’est la dernière heure du dernier jour de la dernière année heureuse. Le monde inconnu est proche »

(à noter que j’ai été un chouïa agacée par la systématique non inversion verbe-complément dans les incises des dialogues, comme ci-dessus)

Mais parce que Loïc le Borgne écrit avant tout un roman, il n’est pas nécessaire de repérer toutes les citations pour apprécier Hysteresis, qui signe avec bonheur l’entrée de cet écrivain doué dans la littérature adulte.

Téléchargez gratuitement en PDF les trois premiers chapitres.

Loïc Le Borgne sur Mes Imaginaires

 

Hysteresis, Loïc Le Borgne, Le Bélial’, février 2014, 351 pages, 19€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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