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Le village évanoui – Bernard Quiriny

village évanouiLa campagne française. Ses vertes prairies, ses rivières, ses clochers et leurs querelles. Et Châtillon-en-Bierre, « un village de mille habitants situé au centre de la France, entre Auvergne et Morvan ». Vous ne l’avez jamais vu, et pour cause, mais vous le connaissez sans doute. Aussi, quand s’ouvre Le village évanoui de Bernard Quiriny, est-on en territoire connu. Mais toutes ces apaisantes références disparaissent rapidement puisqu’un beau matin d’automne, aucun des habitants, non seulement du village mais aussi du canton, ne peut s’éloigner ni communiquer avec l’extérieur: « Châtillon semblait s’être transformé en un piège immense et sans parois, sans qu’on sache qui l’avait posé ».

On s’organise jusqu’au lendemain, puis pour la semaine, puis dans la durée. On cherche une sortie, on délimite le nouveau périmètre vital, on change ses habitudes de vie, tout en ne cessant de penser à l’extérieur. Dans le même temps, la hiérarchie des valeurs et considérations s’inverse : au diable l’intellectuel écrivain qui ne sert à rien, et vive celle qui sait coudre, tricoter, ravauder, faire durer un vêtement qu’on ne pourra pas remplacer. Le paysan retrouve une place prépondérante au sein de la communauté : il est celui qui produit la nourriture qui fait vivre, et non plus le bouseux sur son tracteur.

De Malevil (Robert Merle) à Dôme (Stephen King), les références littéraires ne manquent pas de jaillir en lisant Le village évanoui. Une communauté coupée du monde et placée sous cloche et sous l’œil d’entomologiste d’un écrivain devient ainsi objet d’étude. Dès lors, l’élément perturbateur, fantastique ou science-fictif, n’est plus qu’un prétexte à une analyse sociologique qui n’a de rébarbatif que le nom. Car Bernard Quiriny n’oublie jamais d’être facétieux, parfois drôle et de faire sourire son lecteur aux dépends de quelques naïfs habitants.

Les plus expéditifs invoquèrent la loi du talion : la petite Marion ayant été violée puis étranglée, il fallait infliger le même traitement au meurtrier. Jugée trop brutale, cette proposition fut repoussée, d’autant que personne ne se serait dévoué pour le viol.

L’angoisse est pourtant bien présente, née de l’enfermement mais aussi de l’ignorance : qu’en est-il du reste du monde et surtout, cette situation aura-t-elle une fin ? Retrouvera-t-on un jour Internet, ses insupportables collègues, son Mac Do hebdomadaire, le bruit du monde enfin ? Et tous ces habitants qui n’ont en commun qu’un territoire mais se connaissent à peine pour certains, pourront-ils vivre ensemble sans s’entretuer ? L’homme saura-t-il s’adapter à ce nouvel environnement, hostile par son étroitesse ?

L’homme, créature paradoxale, s’emploie à survivre selon des procédés qui laissent parfois dubitatif. La communauté a besoin d’un chef, voire même d’un tyran pour se fédérer. La majorité doit obéir pour durer. Elle doit aussi s’affronter et se réjouir, bref, se créer un horizon commun. Sous l’œil moqueur et bienveillant de Bernard Quiriny, le village évanoui de Châtillon s’agite, s’organise, espère.

Un nouvel ordre social nait sous sa plume, rien moins que féodal par certains aspects, et pourtant… Et pourtant, cette fable sociale et humoristique ne manque pas d’accents futuristes : plus d’État, plus de pétrole, plus de technologique, juste l’être humain réduit à lui-même comme celui de demain quand il aura épuisé la planète.

Bernard Quiriny était l’invité de Mauvais Genres le 18 janvier dernier.

Bernard Quiriny sur Mes Imaginaires

 

Le village évanoui, Bernard Quiriny, Flammarion, janvier 2014, 217 pages, 17€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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