Adultes

Point zéro – Antoine Tracqui

Point zéroPoint zéro est un roman audacieux par sa forme et son rythme. Par l’ambition aussi, qui me semble être de rénover le roman d’espionnage, lui redonner quelques couleurs sur le thème pourtant archirabâché de l’affrontement Est/Ouest. Guerre froide, même plus que ça, la majeure partie du roman se déroulant en Antarctique.

Résumer un roman de près de neuf cents pages n’étant pas le meilleur service qu’on puisse lui rendre, je ne m’attarderai que sur la mise en place de l’intrigue. Un prologue nous présente un scientifique contraint de fuir l’Italie fasciste de 1938. On découvrira plus tard qu’il s’agit d’un physicien de génie, le bien réel Ettore Majorana, dont les travaux peuvent être utilisés pour mettre au point une arme redoutable, si ce n’est ultime. Bien des années plus tard, en 2018, le lecteur va suivre les efforts d’une équipe pour retrouver le fruit de ses recherches. Un milliardaire, Kendall Kjölsrud, recrute les meilleurs agents pour se rendre en Antarctique, sous des prétextes d’abord fumeux, afin de mettre la main sur un terrible secret. Il sait ne pas être seul dans la course, les Russes de Poutine sont aussi de la partie.

Face à la technologie hyper sophistiquée de K2 et son équipe et la rusticité à toute épreuve des Russes, la lutte sera mouvementée. L’action est en effet un des ressorts de ce roman qui ne se repose jamais, à l’image des personnages. Ils sont sans cesse dans des situations incroyables, tutoient la mort à chaque page et s’en sortent toujours in extremis. On les croit morts mais non, ils sont toujours là ! Même quand la situation est désespérée, il y a toujours quelqu’un pour crier « Non ! Il y a encore une solution ! ».

Les quelques moments de mou viennent à mes yeux de l’ultra précision de certaines descriptions, l’auteur prenant un malin plaisir à éloigner le moment fatal par des minutages à la seconde près de chaque accélération. Et bien sûr, c’était une feinte vu que nos héros se sortent de tout, souvent très amochés, il est vrai. Même souci descriptif mais qui là m’a semblé parfois pesant, celui des armes, des bateaux, avions et en général de tout ce qui est technologique. De plus, on touche parfois au jargon.

Progrès technologique aidant, l’esclave sacrifiable avait été remplacé par un système ultra-compact de chromatographie en phase supercritique couplé à un spectromètre de masse haute résolution capable de détecter plusieurs dizaines de milliers de composés toxiques avec une sensibilité inférieure au nanogramme.

Autre aspect important : le développement scientifique rigoureux de certaines théories. Difficile d’en dire plus sans en dévoiler trop, mais il est ici question de trou noir (en bouteille…), d’absorption gravitationnelle et de théorie des supercordes. Le vocabulaire se fait donc parfois complexe, mais reste toujours clair, grâce me semble-t-il à une documentation tout à fait maîtrisée et une volonté romanesque évidente. Fictionnaliser la science et la technologie permet à Antoine Tracqui dans Point zéro de les rendre abordables d’une part mais aussi de faire réfléchir le lecteur. A travers scientifiques, milliardaires et politiques, la science est progrès, profit ou arme. Elle est en elle-même un bienfait, mais devient aussi une catastrophe.

Un premier roman étonnant, dont on sortirait presque essoufflé d’avoir tant couru pour échapper aux méchants. J’ai eu parfois l’impression d’un film, un bon James Bond avec héros multiples, méchants Russes et monstre inquiétant à la clé.

 

Point zéro, Antoine Tracqui, Critic, mai 2013, 877 pages, 25€

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot Maillard : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

4 Comments

  • Lorhkan

    Ça semble vraiment être un bon thriller. Il me faisait déjà de l’oeil depuis pas mal de temps, mais là…
    Ça mélange thriller un peu futuriste, historique et un brin de truc très SF, c’est ça ? Ça ne tire pas un peu vers l’ésotérique ?

    Par contre, effectivement les termes techniques auraient peut-être gagnés à être un peu élagués, le passage que tu cites est édifiant (même si sorti du contexte forcément) !… 😀

    • Sandrine Brugot Maillard

      Pas ésotérique du tout, au contraire. Tout fonctionne sur la physique, et il faut bien dire que j’ai été parfois débordée… La limite entre réalité et anticipation quand ça concerne la physique m’échappe du coup un peu, mais bon, quand on en vient à changer la gravitation terrestre, je me dis que ça, c’est de l’extrapolation 🙂
      Mon manque de goût pour la technologie, les armes, les avions de guerre…etc. m’a donc fait trouver longues certaines descriptions qui pourraient plaire à d’autres. Ce qui est pour moi du jargon ne l’est certainement pas pour des lecteurs plus au fait de ces sujets.

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