Je suis la reine – Anna Starobinets


Je suis la reineMirobole Editions  est une jeune maison bordelaise qui ambitionne de faire pénétrer le lecteur « dans des mondes inconnus à travers leurs deux collections, « Horizons noirs » pour la littérature policière et « Horizons pourpres » pour la littérature fantastique ». Le dépaysement passe aussi par la géographie puisque les auteurs de chez Mirobole seront polonais, turcs, moldaves et autres destinations plus ou moins incertaines. Les auteurs russes sont aussi au programme avec Je suis la reine d’Anna Starobinets, un recueil de nouvelles fantastiques.

Plusieurs lignes de force sous-tendent les nouvelles de ce recueil. Anna Starobinets plonge son lecteur dans la Russie d’aujourd’hui, celle des gens ordinaires dans leur quotidien. Un quotidien généralement déprimant, triste et terne peuplé de divorcés, de dépressifs, d’obsessionnels. Il n’y a guère de gens heureux dans Je suis la reine. Leur routine bascule un jour dans l’étrange, voire l’inquiétant et ces personnages parfois prédisposés se trouvent alors plongés dans un univers dont ils ne maîtrisent pas les codes, s’il en est.

Cette angoisse surgie du quotidien est parfaitement illustrée dans « J’attends » : le narrateur a laissé un soupe préparée par sa mère moisir dans son frigo. La soupe a pris une ampleur inattendue, ou alors… Oui, ou alors. Car, traditionnel ressort narratif du récit fantastique, le lecteur n’est jamais certain de la santé mentale du narrateur ou du héros principal. Ainsi Dima au cours d’un voyage en train, se retrouve affublé d’une nouvelle famille : une femme, un beau-père, des photos… Mais lui se souvient d’une autre femme, d’une autre ville, d’un autre métier. Le procédé atteint son paroxysme avec « L’éternité selon Yacha » puisque ledit Yacha est officiellement mort, car son cœur ne bat plus, mais il est cependant bien vivant. On touche ici à l’absurde, thème cher à la littérature fantastique russe du XIXe siècle.

Le recueil n’est pas pour autant excessivement russe : le réalisme social n’est pas au cœur de Je suis la reine qui préfère se pencher sur des esprits fragiles, des personnalités en marge, des protagonistes saisis par une inquiétante étrangeté. La palme revient sans doute à Maxime, héros de la nouvelle éponyme et frère jumeau de Vika : suite à une otite aigüe contractée à l’âge de huit ans, l’enfant devient bizarre, renfermé puis carrément angoissant, une « créature transpirant la graisse et la sueur, couverte de bubons d’acné », aux « mains poisseuses » et au « postérieur démesuré ». Alors quand, après avoir été réprimandé par son institutrice pour vol de goûter il lui déclare « je suis la reine », c’est beaucoup plus terrifiant que drôle. A l’image du petit Sacha, personnage principal de « Les règles » et obsessionnel compulsif, le jeune Maxime tombe irrémédiablement dans le désordre mental. Et fantastique oblige, celui-ci aura des conséquences funestes autour de lui.

Je suis la reine, un des premiers titres publiés par cette jeune maison d’édition, est donc un recueil intéressant qui donne envie de prolonger la découverte d’Anna Starobinets qui malgré ses trente-quatre ans a déjà une œuvre importante derrière elle.

Anna Starobinets sur Mes Imaginaires

 

Je suis la reine (Переходный возраст, 2005), Anna Starobinets traduite du russe par Raphaëlle Pache, Mirobole Editions, mars 2013, 210 pages, 19€

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