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American Gothic – Xavier Mauméjean

American GothicAu début de American Gothic, on y croit. Un Charles Perrault moderne et américain qui aurait compilé la tradition orale de son pays dans la première moitié du XXe siècle et rencontré ainsi le succès, ça se tient. Et bien sûr, on s’en veut d’être aussi ignorant : Mother Goose, les nursery rhymes, Daryl Leyland… D’autant plus que ce dernier apparait dans l’encyclopédie en ligne qui sait tout, en version anglaise s’il vous plait et au chapitre Mother Goose. Et si on existe pour Wikipédia, c’est qu’on existe, non ? Non ?

Et puis, on s’interroge : elle est si gore que ça la tradition américaine de contes pour enfants ? Nos propres contes populaires n’étaient pas tendres, mais là vraiment, ça dépasse les bornes. Et puis ce Daryl Leyland a quelque chose de maléfique… Sans parler de son illustrateur, Max Van Doren, d’abord perçu par le lecteur comme un artiste de génie, puis comme un attardé qui en gros décalque ou recopie des œuvres passées. Bref, un plagiaire. Tout comme Leyland finalement qui ne crée pas mais compile. Ou bien ces deux improbables artistes seraient les brodeurs d’improbables fictions devenues entre leurs mains de parfaits patchworks ? « Patchwork », maître mot de American Gothic, une fiction sur la fiction par un Xavier Mauméjean au mieux de sa forme.

Ce qui s’annonce comme un portrait de l’Amérique à travers un de ses artistes de génie tourne à la farce jubilatoire, une fumisterie créative parsemée de clins d’œil, de codes, de références qu’une lecture individuelle parvient difficilement à épuiser. Qui dit patchwork dit multiplicité, et c’est sur la multiplicité des témoignages que ce construit American Gothic : les types de la Warner qui veulent adapter les contes de Leyland, ses camarades d’orphelinat, ses voisins, son traducteur français, un exégète hilarant partisan de Sainte-Beuve qui ne cesse d’interpréter l’œuvre pour comprendre l’homme et de chercher (et trouver !) des significations symboliques.

Les habits classiques de la comptine dissimulent la réalité, et peut-être un témoignage vécu. Parlons tout d’abord des inscriptions laissées par le loup. Elles renvoient aux symboles que traçaient à la craie les hobos pour avertir d’un risque, ou indiquer une maison où l’on trouverait bon accueil. L’oiseau blanc comme neige, dont l’éternuement révèle la véritable nature, évoque certainement les snowbirds qui appâtaient des jeunes garçons en leur proposant de la cocaïne. Wolf désignait chez les errants le prédateur qui, de campement en campement, séduisait les adolescents pour en faire des amants, avant de les prostituer.

American Gothic, Grant Wood, 1930
American Gothic, Grant Wood, 1930

On rit mais on se prend à faire pareil. Exemple : qu’est-ce que Jack Sawyer (celui que la Warner a chargé de nettoyer la biographie de Leyland de toute tache communiste avant biopic) fait à Stavelot durant la Seconde Guerre mondiale ? Pourquoi Stavelot, village belge où Apollinaire passa deux mois parait-il décisifs ? Pas encore trouvé la réponse, ça me trotte dans la tête…

Une des techniques favorites de Xavier Mauméjean pour enfumer le lecteur est l’assertion mêlée à la juxtaposition de faits historiques. Par exemple, il est d’abord question au sein de CBS de l’adaptation de Wells par Welles en 1938, avant d’embrayer sur celle de l’œuvre de Daryl Leyland dans le « Goose’s Show ». Le faux au contact du vrai se transforme en probable. De même, l’allusion savante cloue le bec, pensez-vous : « Daryl Leyland a influencé des esprits puissants et créatifs, comme Bruno Bettelheim, Clarissa Pinkola ou Terri Windling ». Ainsi, tout peut passer pour vérité tant qu’on l’affirme avec aplomb, même la dindomancie…

Cet art du canular atteint des sommets avec l’interprétation de l’œuvre de Max Van Doren dont la « boîte de Crayola s’est vendue à plus de deux cent mille dollars ». Sommes-nous donc prêts à vénérer n’importe quel gugusse parce qu’il nous est présenté comme un génie ? Grâce à quelques journalistes et gens influents, le simplet aux Crayola devient le nouveau Michel Ange, on l’interprète et surinterprète jusqu’au ridicule, parce que c’est une mode, un engouement et qu’il ne faut surtout pas passer pour celui qui ne comprend rien. Au-delà, on peut s’interroger sur l’Art, sur ce qui donne de la valeur à une œuvre.

Je n’avais jusqu’à présent jamais été très convaincue par les romans de Xavier Mauméjean, mais avec American Gothic et la fausse biographie d’un faiseur de fiction, l’auteur construit méticuleusement un vertige de création et d’illusion qui emporte l’adhésion. A l’évidence, malgré l’épigraphe finale, bien des lecteurs se sont laissé abuser : réussite sur toute la ligne.

Sa vie comme son œuvre fut une fiction complexe, une énigme élaborée, un canular littéraire, dense et allusif.

Xavier Mauméjean sur Mes Imaginaires.

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American Gothic, Xavier Mauméjean, Alma (Pabloïd), avril 2013, 407 pages, 22€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

2 Comments

    • Sandrine Brugot Maillard

      Ce n’est que mon interprétation : si certains pensent que Daryl Leyland a existé, ils trouvent dans le roman de quoi alimenter leur conviction. Pour moi, le plaisir du roman se trouve dans l’art et la manière : la façon dont Mauméjean crée une légende.

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