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La voie de la colère – Antoine Rouaud

Antoine RouaudLe premier roman d’Antoine Rouaud s’ouvre sur un motif classique : un vieil homme raconte ce que fut sa vie à une jeune femme qui le pousse à parler. Le vieil homme, c’est Dun-Cadal, jadis général de l’armée impériale, aujourd’hui vieil ivrogne triste. La jeune femme, c’est Viola, historienne qui a pu étudier grâce aux structures de la toute nouvelle République. Elle veut faire dire au général où se trouve Eraëd, l’épée des empereurs, épée légendaire forgée aux débuts des temps. Car c’est lui qui s’en est emparé après la mort du dernier empereur.

Alcool aidant, le vieux général va parler, lui raconter son passé. Il était Dun-Cadal Daermon, protégé de l’empereur à qui il a sauvé la vie, assassin impérial puis première Main en titre et enfin général, méprisé des autres officiers pour sa trop récente noblesse. Abandonné durant la bataille des Salines par le capitaine Azdeki, il est recueilli et soigné dans les marais par un jeune orphelin qui lui demande en échange de lui apprendre le métier des armes. Il lui apprendra aussi à maîtriser le Souffle, car Dun-Cadal est aussi un grand magicien…

Un an plus tard, le général est de retour près de l’empereur, à l’étonnement de tous car on le croyait mort. Il amène avec lui Grenouille, le jeune orphelin dont on se méfie car il vient des Salines, région où est née la révolte qui agite désormais tout l’Empire et qui causera sa chute.

Antoine Rouaud s’inscrit brillamment dans le renouveau de la fantasy française aujourd’hui. Sorti à grand renfort publicitaire, La Voie de la colère porte en bandeau : « sortie mondiale ». On peut se demander de prime abord pourquoi les Anglo-saxons iraient lire de la fantasy française… Eh bien après lecture, on comprend qu’Antoine Rouaud peut s’enorgueillir d’être à la hauteur de bien des écrivains reconnus et anglophones. L’intrigue, les personnages, la construction : tout fonctionne et retient l’attention du lecteur pendant près de cinq cents pages.

La construction particulièrement élaborée mise en œuvre par Antoine Rouaud a tout pour séduire : dans la première partie, le récit alterne entre un présent se situant environ dix ans après la chute de l’Empire et le passé de Dun-Cadal, essentiellement depuis sa rencontre avec Grenouille. Les deux se liant grâce à un procédé de fondus enchaînés assez convaincant. Elle se termine sur une révélation inattendue. La seconde partie alterne également les époques, mais plus intéressant, elle réécrit une partie de l’histoire qu’on vient de lire en changeant complètement le point de vue. C’est un certain Laerte qui parle, victime de l’Empire et de ses généraux. Impossible d’en dire plus sous peine de gâcher le plaisir du lecteur. Sans jamais perdre son lecteur, Antoine Rouaud jongle avec les époques, éclairant petit à petit et les personnages et les conflits qui les opposent, essentiellement liés à la chute de l’Empire et à l’avènement de la République.

Autre réussite : les personnages. Au-delà des deux principaux qui obéissent au schéma classique du mentor et de son élève, les secondaires sont tous intéressants, fouillés. Aucun n’est donné d’avance, certains se paient même le luxe d’être originaux comme Aladzio le magicien et le duc de Page. J’aime les personnages ambigus, ceux qui ne se découvrent pas au bout de deux chapitres et dont on ne prévoit pas les actes. Comme pour les gens, en fait.

Tous ces personnages sont entrainés dans la fin de l’Empire, fin d’un régime mais au-delà d’une époque. Le flot de la révolte puis la mise en place de la République voient jouer les mêmes acteurs qui cherchent à se recycler, à garder une place. Beaucoup des anciens nobles si fiers de leurs quartiers sont devenus conseillers de la République, au grand mépris de Dun-Cadal, homme d’une seule foi.

Plus le lecteur avance dans sa lecture, plus il s’interroge sur les motivations de chacun, sur leurs parcours, leurs trahisons. Et c’est grâce à des retours en arrière très bien maîtrisés que la situation de départ s’intensifie, s’obscurcissant puis s’éclaircissant au fur et à mesure des pages. A l’épée légendaire s’ajoute un livre non moins mythique, un livre écrit par les dieux et qui renferme le destin de chaque homme sur terre.

L’évidente maîtrise narrative d’Antoine Rouaud lui permet de tricoter une intrigue efficace qui n’oublie pas pour autant d’être surprenante et émouvante. On notera ici et là quelques influences (dont une scène où un enfant assiste à l’exécution publique de son père qui rappelle beaucoup celle de la mort de Ned Stark), mais sans aucun doute pour le meilleur et la bonne cause.

Cette année, j’ai passé de très bons moments en lisant de la fantasy française, j’en suis la première étonnée…

Stéphane Marsan (toujours aussi convaincant), présente Antoine Rouaud et son premier roman.

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Le Livre et l’épée – 1 : la voie de la colère, Antoine Rouaud, Bragelonne, octobre 2013, 468 pages, 25€

 

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