Adultes

Fissions – Romain Verger

Romain VergerPeut-on croire le narrateur de Fissions, court roman de Romain Verger ? Cet être partagé qui s’est arraché les yeux pour échapper à l’asile psychiatrique est-il digne de confiance ? Questions futiles quand l’écriture se fait fiction et témoignage, et qu’il n’y a qu’une seule parole.

Le narrateur décide de se marier avec Noëline, jeune fille qu’il ne connait que depuis peu. Retour dans la maison de son enfance à elle, au creux des montagnes, la cérémonie aura lieu le jour du solstice d’été. En ce jour propice aux sacrifices, la mère de Noëline prévoit de tuer un bouc et invite son futur gendre à égorger l’animal.  Il refuse, c’est donc Noëline qui égorge. Les choses se seraient-elles déroulées autrement s’il avait accepté  ce rite propitiatoire ? Noëline s’enferme dans la chambre de la souffrance paternelle et commence à hurler. Elle ne cessera plus, même au jour de ses noces.

La jeune femme semble souffrir de ce que son promis n’a pas accepté d’entrer symboliquement dans sa famille. Et quelle famille ! Sous la coupe d’une femme tyrannique, le père de Noëline est mort lentement, laissant la place à son frère, désormais « père » de trois jeunes filles, trois objets. Pour exister, elles ont dû quitter la montagne, la maison qui dévore. Mais quand Noëline revient pour se marier, pour faire acte de volonté, elle signe son échec en se terrant dans la chambre parentale, hurlant et souffrant comme elle a hurlé et souffert en naissant si difficilement quelques années auparavant.

Dans ce schéma de retour aux sources du Mal orchestré par Romain Verger, le narrateur fait figure d’erreur. Il n’a à l’évidence rien à faire là, pas plus que ses amis Simon et Marie. La famille va donc se charger de le digérer pour le faire disparaitre. Séduction, envoutement puis torture puisque rien ne semble venir à bout du jeune homme.

A quel moment bascule-t-il dans la folie ? Lui qui est sujet au vertige se tient en impossible équilibre grâce aux mots qui lui permettent de faire illusion, d’illusionner le lecteur qui va de surprises en dégoûts. Celui-ci, tel un analyste à la recherche d’une clé, attrape çà et là quelques images qui font sens dans le tableau cauchemardesque peint par Romain Verger. Celle de la bouche me semble essentielle, la bouche qui n’embrasse pas mais qui souffre, la bouche qui hurle, la bouche qu’on bâillonne puis qu’on mutile pour pénétrer les entrailles.

Du rez-de-chaussée au deuxième étage, les murs étouffaient sous les études et planches anatomiques : sanguines, gravures et lithographies où ne figuraient que des bouches, des lèvres sans visage, des lippes de toutes tailles s’ouvrant sur des dentures d’un alignement parfait. […] Pas un mur qui ne fût couvert de ces inquiétantes moues, comme des yeux qui nous fixaient de toutes parts, des bouches bées, des becs effilés, de pures ouvertures sans mâchoires ni corps qui semblaient percer les cloisons de centaines de glory holes.

La bouche se fait voyeuse ou peut-être voyante, ouverture sur un monde de cauchemars intimes ou peut-être internes : profondément personnel, y entrera qui pourra  dans le monde de Romain Verger.

 

Fissions, Romain Verger, Le Vampire actif (Les Séditions), mai 2013, 137 pages, 12.50€

 

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