L’île du docteur Moreau – Herbert George Wells


Savants fousRetour aux sources du savant fou grâce à l’un des romans les plus connus du genre et de son auteur, Herbert George Wells. Lecture ou relecture, les classiques  déçoivent rarement.

Le bateau  d’Edward Prendick a fait naufrage. Il dérive seul dans une chaloupe quand il est recueilli par une goélette avec à son bord un certain Montgomery, jadis étudiant en médecine à Londres, désormais proscrit et vivant sur une île. La goélette transporte de nombreux animaux : lapins, chiens, puma, lama… ainsi qu’un être difforme et inquiétant, serviteur de Montgomery, que l’équipage a pris pour tête de turc.

Au moment où Montgomery arrive près de son île isolée, qu’il qualifie d’infernale, et procède au débarquement de ses animaux, le capitaine, continuellement ivre, décide de ne pas garder Prendick à son bord et le replace dans sa chaloupe. Apparait alors un homme aux cheveux blancs, qui semble diriger l’île : il tracte la chaloupe de Prendick et l’accueille, se présentant comme biologiste et son île comme « une station biologique… en un certain sens ».

Les deux hommes installent le narrateur dans leurs quartiers, lui refusant pour l’instant l’accès à un certain enclos d’où ne cessent de jaillir des cris de bêtes déchirants. Prendick apprend que son hôte s’appelle Moreau et se souvient d’un scandale soulevé dix ans auparavant par un vivisecteur de ce nom : « Il avait fait connaître, sur la transfusion du sang, certains faits des plus étonnants et, de plus, il s’était acquis une grande réputation par des travaux sur les fermentations morbides ».

Alors qu’il se retire en forêt pour échapper aux cris incessants, Prendick rencontre d’autres créatures au moins aussi étranges que le serviteur de Montgomery, dont certaines le poursuivent. Peu après, Prendick entre dans l’enclos interdit et surprend une scène horrible : un être tailladé et sanguinolent attaché à un cadre pousse des hurlements. Il s’enfuit en forêt, loin de « ces deux vivisecteurs et leurs victimes animalisées » : pour Prendick, les deux hommes travaillent à transformer des hommes en animaux. Il est recueilli par une de ces « grotesques caricatures d’humanité » et emmené dans une grotte ou d’autres comme lui énoncent en chantant  et se balançant un certain nombre de lois.

Quand Moreau parvient à s’expliquer avec Prendick, il lui avoue que la chirurgie lui permet de transformer des animaux en hommes et qu’il travaille sur ce grand œuvre depuis dix ans dans cette île. Sans relâche, il combat la « bestialité opiniâtre » de ses créatures, cherchant la perfection qu’il se sent sur le point d’atteindre avec le puma dont Prendick a surpris la transformation. Les autres créatures sont abandonnées à leur sort en forêt et vivent tant bien que mal sous la menace du fouet et sous le joug d’une loi incarnée par Moreau, censée les garder dans l’humanité.

Moreau est l’image du scientifique qui se hisse à l’égal de Dieu en créant l’homme, et tout comme Lui, il abandonne ses créatures qui ne le satisfont pas. Moreau, à l’égal de Frankenstein, incarne le mythe du savant fou, celui que rien n’arrête et qui ne tient pas compte des conséquences de ses recherches. Il est le dieu de son petit univers, celui dont tout procède, y compris l’organisation sociale.  Tout comme Dieu, il est détruit par ses créatures car dépassé par leur libre-arbitre, qui peut être ici appelé instinct : il est une parcelle du vivant que rien ni personne ne pourra jamais contrôler et qui rattache chaque créature à son espèce.

Alors que la théorie de l’évolution qui a tant bouleversé science et croyances n’a que quelques décennies, on sait que l’homme vient de l’animal. Le docteur Moreau par ses animaux humanisés ne fait que souligner la très faible différence entre hommes et animaux. L’échec de Moreau prouve que le passage d’une espèce à l’autre est impossible, mais la contamination est prégnante. Paradoxalement, de retour à la civilisation, Prendick voit se profiler une effrayante certitude : celle du monde moderne qui renvoie l’homme à l’animalité : « je sortais dans les rues pour lutter avec mon illusion et des femmes qui rôdaient miaulaient après moi, des hommes faméliques furtifs me jetaient des regards envieux, des ouvriers pâles et exténués passaient auprès de moi en toussant, les yeux las et l’allure pressée comme des bêtes blessées perdant leur sang…[…] Ils ne me paraissaient pas plus être mes semblables que l’eussent été des cadavres ».

Le savant est devenu fou car il a abandonné toute éthique. Tout entier voué à sa recherche, il ne compatit plus car il se place au-dessus de ses semblables. Il est le mauvais démiurge que condamnent et la science et la littérature. Mais à l’inverse de la science, la littérature peut expérimenter avant de condamner : nul scrupule ne borne l’imagination de Herbert George Wells et des écrivains qui au XIXe siècle ont vu plus loin que le progrès. Ils ont concrétisé sur le papier certains cauchemars nés de la science mais aussi de la compréhension du passé. Là où le scientifique ne peut s’aventurer, l’écrivain explore en liberté.

 

L’île du docteur Moreau (The Island of Dr. Moreau, 1896), Herbert George Wells traduit de l’anglais par Henry D. Davray, in Les savants fous, Omnibus, 1994, pages 923 à 1029

 

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4 commentaires sur “L’île du docteur Moreau – Herbert George Wells

  • erwelyn

    Wells j’adore (les nouvelles en général, La guerre des mondes et L’homme invisible en particulier) Mais bizarrement je n’ai pas encore lu ce classique. ça fait du bien de revenir aux origines de notre genre préféré. Il faudra bien que je m’y colle aussi 😉

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Je me le dis souvent aussi… ce qui reste d’une lecture après plusieurs décennies est souvent bien peu de choses, plutôt un discours sur le livre, ou des images, mais plus de vraies sensations ni de souvenirs…

  • Lorhkan

    Un grand classqiue que je n’ai pas lu non plus ! Ce que tu en dis (je n’ai pas tout lu pour garder un peu de surprise) me tente pas mal, le sujet abordé est captivant je trouve, et finalement très moderne, au regard des avancées de notre société.

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Très moderne en effet, c’est pourquoi il se lit encore aujourd’hui… les limites de la science sont toujours plus repoussées, au mépris de l’humanité… (je n’ai pas lu tous les classiques non plus, j’espère que ça viendra…).