Les fragmentés – Neal Shusterman


Neal ShustermanDans ce roman de Neal Shusterman, les États-Unis ont connu la Guerre Cardinale au cours de laquelle s’affrontèrent Armée pour la Vie et Brigade du Choix. On n’en saura pas beaucoup plus, si ce n’est que la Charte de la vie y a mis fin, instaurant la fragmentation, c’est-à-dire la possibilité de « résilier l’existence des enfants non désirés sans pour autant mettre fin à leur vie ». En clair, les parents, qu’ils soient biologiques ou contraints d’adopter un enfant trouvé, peuvent décider de fragmenter leur progéniture âgée de treize à dix-huit ans. C’est assimilé à un avortement rétroactif.

Votre fils est violent, instable ? Fragmentation. Votre fille a de mauvaises fréquentations ? Fragmentation. Facile d’avoir bonne conscience puisque fragmenter n’est pas tuer : chaque partie du corps est réutilisée pour un autre humain malade ou blessé et reste vivante. Un humain fragmenté peut donc vivre par morceaux dans plusieurs receveurs… effrayant.

Quand le lecteur rencontre Connor, Risa et Lev, héros du roman de Neal Shusterman, ils sont tous trois sur le point d’être fragmentés : leurs parents ont signé, ils sont en chemin pour le centre de collecte ou peu s’en faut. Si Lev a accepté son sort depuis toujours car il est un décimé, un don de sa famille, les deux autres adolescents prennent la fuite suite à un accident de la circulation, en kidnappant Lev. Ils tentent dans un premier temps de passer inaperçus parmi d’autres adolescents en se réfugiant dans un lycée, mais Lev les dénonce car il veut être fragmenté. Connor et Risa, aidés par une professeur, sont acheminés par une organisation clandestine vers un centre qui aide les fragmentés en les cachant jusqu’à leur dix-huitième anniversaire. L’Amiral, un ancien militaire, règne sans partage sur le Cimetière. Roland, adolescent autoritaire et bas du front est persuadé que l’Amiral s’enrichit, qu’il profite même des Fragmentés en se faisant régulièrement greffer des parties de son corps. Il est bien décidé à organiser une révolte.

La trame principale : trois jeunes gens luttent pour sauver leur peau au sein d’une société injuste qui ne leur reconnait aucun droit sur leur propre vie. Neal Shusterman aborde de façon originale dans le premier tome de sa trilogie (réédité à l’occasion de la parution en France du deuxième) le thème du clonage, sur fond de dystopie. Les antécédents ne sont pas explicités, mais le contexte n’en reste pas moins éloquent : les parents ont le droit de vie et de mort sur leurs enfants, sans avoir à justifier leur choix. L’amour parental n’est plus qu’un concept dont on se débarrasse au moment le plus difficile, l’adolescence. Dès lors, on fait croire à l’enfant qu’il ne mourra pas mais qu’il continuera à vivre à travers ceux qui recevront une partie de son corps. Ce qui s’avère vrai comme on le voit à travers un personnage à qui on a greffé un morceau de cerveau et qui dès lors est devenu schizophrène.

Bien sûr, le lecteur prend parti pour les victimes, ces enfants sacrifiés. Cependant, Neal Shusterman introduit habilement le personnage de Lev qui lui a accepté son sort et symbolise à la fois l’acceptation de l’autorité et l’endoctrinement religieux. Les deux voleront en éclat mais apportent un point de vue intéressant sur cette société qui plus que jamais interroge le droit à la vie, les soins à tout prix et l’existence de l’âme.

Car si Dieu donne la vie, qui peut décider d’y mettre fin ? Si l’être humain a une âme, que devient-elle quand le corps continue à vivre dans plusieurs autres ? Est-il légitime, quand on est malade, d’avoir recours à la greffe d’être humain non consentants ? Jusqu’où va le droit d’être soigné ?

Toutes ces questions s’imposent à la lecture de ce roman de Neal Shusterman qui n’est cependant pas un pensum sur le droit à la vie. On peut aussi le lire comme le roman d’action qu’il est car les événements s’enchaînent, la tension s’installe et le lecteur se trouve pris dans un thriller qui fait froid dans le dos. Ainsi la scène de fragmentation d’un des personnages, à la fin du roman, vue par les yeux de l’adolescent en train d’être fragmenté, c’est-à-dire coupé en morceaux sans souffrir mais en étant conscient, est impressionnant de maîtrise narrative et d’impact émotionnel sur le lecteur.

Neal Shusterman sur Mes Imaginaires

 

Les fragmentés (Unwind, 2007), Neal Shusterman traduit de l’anglais par Emilie Passerieux, Le Masque (MsK), septembre 2013, 462 pages, 17€

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7 commentaires sur “Les fragmentés – Neal Shusterman

  • Lisbei

    J’avais déjà vu passer ce livre et il me tente assez, je le reconnais.
    Le sujet me fait penser à « Never Let me Go » d’un auteur japonais dont le nom m’échappe en cet instant, mais que j’avais énormément aimé.
    Bonne semaine !

  • Manu

    Il me tente beaucoup mais tu insistes beaucoup sur le côté religion et moins sur le côté poids des autorités. Je trouve qu’on vit dans une société où on ne remet jamais en cause les décisions des dirigeants alors que si tout va si mal, c’est parce que on est dirigé par des gouvernements interchangeables qui ne pensent qu’à court terme et à leur élections. Droite ou gauche, c’est la même chose. Et les gens ne remettent jamais en cause le système, avec des phrases toutes faites : « rien de meiux que le système actuel », « que veux-tu y faire », … Le passéisme est beaucoup plus dangereux que l’endoctrinement religieux ici. Est-ce que la soumission aux autorités y est aussi bien traitée? Dans ce cas, je le note tout de suite !

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Non, le contexte n’est pas explicité du tout : on ne sait pas comment ni pourquoi une telle situation est possible, pourquoi les parents signent sans scrupules la fragmentation de leurs enfants. C’est ce que je reprochais à Hunger Games de Suzanne Collins : rien sur le contexte, la situation politique et sociale, rien sur le fait que personne ne se révolte contre cet état de fait.
      Pour ce qui est de ton commentaire, je trouve qu’en littérature (mais pas ici) il y a justement des gens qui remettent en cause le système, dans le polar notamment. Mais il n’est pas certain que ça ait une grande portée dans les faits… ça pousse au moins à réfléchir… ce qui ne fait jamais de mal.