Nouvelles

La chair sous les ongles – Brice Tarvel

TarvelLa collection Rivière blanche a eu l’excellente idée de rééditer des textes de Brice Tarvel parus çà et là depuis plus de quarante ans. Certains ont été publiés alors que je ne savais pas lire, piètre excuse : je ne connaissais Brice Tarvel sous aucun de ses différents pseudonymes (Jean-Pol Laselle, Nicolas Olsagne), ne lisant pas de nouvelles, encore moins de fanzines. C’est désormais chose faite grâce à ce recueil qui regroupe le court roman qui donne son titre au livre et onze nouvelles. Rien que pour « La chair sous les ongles », grand moment de lecture noire et subtilement gore, il faut toute affaire cessante lire Brice Tarvel, d’autres que moi le recommandent.

 Le lecteur fait la connaissance de Gilbert Joussin alors qu’il vient juste de perdre sa mère. Le gros Gilbert en est bien désemparé car maman faisait tout à la maison, y compris lui fournir la chair humaine dont il se nourrit exclusivement (même s’il ne refuse pas quelques bonnes pommes de terre pour accompagner, en trempant dans le jus). Il va falloir qu’il se débrouille seul Gilbert, lui qui n’a aucun ami.

Mais les choses semblent se passer de façon inattendue : sa nouvelle voisine Ghislaine vient sonner à sa porte pour lui proposer son aide, puis ses fesses. Pas à manger, non, mais elle accepte de devenir sa compagne, semble l’apprécier et ne s’enfuit pas en courant quand il l’informe de son régime alimentaire particulier. Elle l’aide même quand il assassine une vieille pour satisfaire ses besoins, et lui fournit de la viande grâce à son travail à l’hôpital de Reims. Gilbert, qui ne se fait pas d’illusions, s’interroge sur la tendresse et l’attention de la séduisante jeune femme, tout en en profitant pleinement.

Excellent petit roman très noir avec un personnage cohérent dans l’horreur. Brice Tarvel soigne ses descriptions ignobles, en fait ses délices, réjouissant ainsi le lecteur amateur non de cannibalisme, mais de scènes somptueusement macabres, de minutieux portraits où viscères et membres dessinent un tableau appétissant pour qui sait apprécier. Ainsi compose-t-il une sorte d’ode au repoussant, une poésie de l’anthropophagie décrite dans tous ses détails, du technique au gustatif. Le grand tabou est transgressé dans l’euphorie d’un style soutenu qui n’emprunte au gore que son propos. Brice Tarvel expose les pires horreurs dans une langue choisie et précise, c’est ce qui le distingue de n’importe quel texte d’épouvante : ici la  délicatesse de la langue tranche avec ce qu’elle décrit. C’est ce qui m’a particulièrement plu.

Un des thèmes récurrents de Brice Tarvel est la monstruosité. Dans « Bouche à nourrir » Fiona, à l’instar de Gilbert Joussin, est elle aussi un monstre humain, accablé par une fatale hérédité : ses seins sécrètent un lait noir empoisonné, Néron le clochard l’a appris à ses dépends. Que faire de ce don meurtrier ? Se venger de son père qui l’a violée en tuant des hommes, comme sa mère ?
Dans « Ce lac aux eaux si froides », un des deux textes inédits du recueil, des humains opèrent une sorte de régression vers un état primaire, au cours d’un processus qui rappelle certaines métamorphoses à la Lovecraft : « il leur a poussé des protubérances bizarres, des palmures entre les doigts et les orteils ».
L’autre texte inédit, « La tanière des pantins » n’est pas en reste côté monstres : « c’était un amas de mangeaille avariée, une sorte de vomissure géante qui, toutefois, s’employait à faire monter l’image d’une silhouette humaine ». Le monstre penche vers l’humanité tandis que la femme, « l’infecte vieillarde », a perdu les attributs de son humanité.
Le narrateur de « Le journal d’un homme-mouche » préfère l’animalité tandis que celle de « Le fabricant d’éternité » se révèle moins humaine qu’on ne le croit.

Ainsi le corps fonctionne-t-il comme marqueur social : il exclue peu à peu ceux qui s’éloignent de la norme, les poussant à choisir un autre état, celui de monstre qui porte la mort, la souffrance, la folie.

L’univers de Brice Tarvel est très sombre, peuplées de créatures rôdant aux marges de l’humain et de la folie. Il n’est cependant pas dénué d’humour, dans les mêmes tons. Il se distingue surtout par sa qualité d’écriture, un certain vocabulaire rare qui fait voix. Les nouvelles ayant été réécrites pour ce recueil, il est difficile d’apprécier l’évolution du style, mais il est aujourd’hui singulier.

 

La chair sous les ongles, Brice Tarvel, Black Coat Press (Rivière blanche), mai 2013, 272 pages, 20€

 

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Mes Imaginaires est un blog de lecture animé depuis le 6 janvier 2004 par Sandrine Brugot : chroniqueuse littéraire, membre du jury du Grand Prix de l'Imaginaire de 2008 à 2018, formatrice et animatrice de débats.

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