Jeunesse

Une planète dans la tête – Sally Gardner

GardnerVoilà un roman jeunesse vraiment original, où rien n’est donné d’avance, où le lecteur doit construire intrigue et contexte au fur et à mesure d’une lecture riche et surprenante.

Standish Treadwell apparait d’emblée comme un personnage inhabituel : âgé de quinze ans, il ne sait ni lire ni écrire, bien qu’il aille à l’école. Il est le narrateur de cette histoire mais à l’évidence, il prend parfois certains mots pour d’autres, il confond les lettres. « Standish Treadwell n’est pas une lumière », ça doit être pour ça qu’il est souvent convoqué dans le bureau du directeur où il se prend des corrections à coups de canne. Ça doit être pour ça aussi que certains camarades de classe, Hans Fielder en tête, lui tapent dessus régulièrement, pour se défouler et se faire plaisir.

En Zone Sept, la vie n’est pas drôle pour Standish qui vit avec son Papou depuis que ses parents ont été emmenés. Il y avait Hector avant, son grand ami, mais il a disparu lui aussi, ainsi que son père, un ingénieur qui refusait de travailler pour la Patrie et sa mère médecin qui s’obstinait à ne pas éliminer les Impurs. Heureusement, il part parfois pour Juniper, cette planète inventée qui lui permet de rêver : dans la lune Standish ? Pas celle que la Patrie triomphante s’est promis de conquérir avant tout le monde, celle sur laquelle dans quelques jours, quelques heures, flottera le drapeau de la Patrie.

Une planète dans la tête n’est pas une lecture confortable. Le lecteur ne sait pas où se passe l’action ni quand (pendant un certain temps). Il ne perçoit les événements que par les yeux de Standish, très loin d’être objectif et de décrire les faits dans leur globalité. Sa narration est instable (les allées et venues dans le temps sont nombreuses), saccadée (cent chapitres pour deux cent cinquante pages) et partielle. A l’inverse des schémas traditionnels de narration, surtout en littérature jeunesse, il ne raconte pas ce qui s’est passé, comment la société dans laquelle il vit en est arrivé là où elle est. C’est bien sûr extrêmement stimulant, mais ça peut aussi se révéler déconcertant. Si le lecteur ne souhaite pas faire d’efforts, il perdra pied, ne comprendra pas les enjeux de ce roman.

On penche dans un premier temps pour une énième dystopie : un régime autoritaire, la population surveillée, enfermée dans des zones d’habitations suivant leurs classes sociales… jusqu’au moment où Standish lâche une date : 1956. Il ne s’agit donc pas là d’une dystopie mais bien d’une uchronie dont le point de divergence n’est pas à chercher bien loin en arrière. Des hommes en manteau de cuir qui frappent aux portes tôt le matin, des soldats (Standish les appelle les Mouches-à-merde) avec des bergers allemands, des races pures et impures, les Jeunesses de la Patrie, un salut qui se fait en levant le bras bien droit devant soi…

L'équi d'Apollo11 durant l'entraînement © NASA
L’équipe d’Apollo11 durant l’entraînement   ©NASA

Dans cette atmosphère étouffante, Sally Gardner tisse une intrigue qui joue avec les diverses controverses autour du premier homme sur la Lune (tournage en studios ? un film de Kubrick ?) : le documenteur de William Karel semble avoir fait son chemin dans l’imagination de l’auteur qui utilise le canular lunaire pour servir un roman aussi riche en suspens qu’en émotions.

Une progression subtile, une construction originale, un héros différent et une réflexion en action sur les régimes totalitaires : autant de qualités qui font d’Une planète dans la tête un roman exigeant tout à fait réussi.

 

Une planète dans la tête (Maggot Moon, 2011), Sally Gardner traduite de l’anglais par Catherine Gibert, Gallimard Jeunesse, septembre 2013, 256 pages, 14.90€

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