Ames de verre – Anthelme Hauchecorne


HauchecorneCombien y a-t-il de possibilités dans la vraie vie, la vôtre, la mienne, celle de tous les jours, qu’un nommé Anthelme Hauchecorne écrive de la fantasy à la fois trash, novatrice et élégante ? Aucune probablement. Mais tout est possible en matière de littératures de l’Imaginaire, même l’alliance du trash et de l’élégant. C’est d’ailleurs pour ça qu’on les lit, pour être encore surpris, séduit, rejeté le temps de quelques pages loin des sentiers de la littérature traditionnelle. Et avec Ames de verre, il y a de quoi être secoué.

Le roman s’ouvre d’emblée sur une apostrophe au lecteur qui se trouve embarqué en compagnie de Camille, recrue chargée de nous faire faire le tour du propriétaire, à savoir de la Vigie. Celle-ci compte en son sein les Chasseurs, ce groupe d’Eveillés qui traquent les Daedalos, autrement appelés Streums. Pour les Chasseurs, les Streums sont le Mal absolu car ces créatures maléfiques vampirisent les Dormeurs (ceux qui ne sont pas Eveillés, vous et moi) pour leur voler leur énergie vitale, les poussant au suicide. Ils ne vivent que pour la baston. D’autres Eveillés ne partagent pas cette vision belliciste des rapports entre Streums et Eveillés.

Le lecteur suit Camille qui entend bien faire ses preuves pour intégrer la Vigie. C’est qu’elle en veut à un Streum en particulier, celui que les journaux appellent le Marchand de Sable, responsable de la disparition de plusieurs personnes. Vincent, prof viré de l’Education Nationale, lui aussi en veut au Marchand de Sable qui lui a pris son ex-femme et sa fille, les deux amours de sa vie. Et c’est bientôt toute la Vigie qui est sur les dents car quelqu’un entend réunir les morceaux du sinistre Requiem du dehors, que certains Eveillés portent en leur chair comme une malédiction. Et pour ça, il faut les tuer : la haine est justifiée.

Voilà l’intrigue qui se dessine dans les premières pages de ce volumineux volume. Les gentils Chasseurs et les méchants Streums. Sauf que très heureusement, non. Il apparait bientôt qu’il existe peut-être de méchants Eveillés et de gentils Streums (pour schématiser) : ouf. Que les intentions de chacun sont beaucoup plus retorses qu’il n’y parait au départ : re-ouf. Bref, que cette histoire est d’une complexité réjouissante et que donc l’intérêt du lecteur va crescendo.

Si le mien s’est un peu affaibli quant à l’intrigue durant les cent dernières pages trouvant l’affrontement « final » un peu long, il est resté constamment à l’affût grâce à l’écriture sombre et charnelle d’Anthelme Hauchecorne. Ce jeune auteur parcourt avec aisance les noirs sentiers d’une poésie cauchemardesque qui réjouira les amateurs. Sa langue est riche, elle fourmille d’une obscure gourmandise qui enchante un lexique foisonnant. Les images et descriptions font mouche au cœur du macabre.

La houppelande du Daedalos parait tissée d’ombres. Son corps squelettique voûté telle une momie racornie, mise à confire dans du sirop de canne. Son nez raboté sur deux fosses noires. Un sourire fou de lèvres découpées, riant de toutes ses dents jaunes et pointues. Autour de son cou plissé de peau distendue, un collier de bonbons, de chocolats et de caramels poisseux. Succulents nappages enduisant d’odieuses friandises.

A quoi s’ajoute un imaginaire urbain des plus fourmillants, qu’on peut apprécier sans être Lillois ou connaître la ville. Eveillés et Daedalos se partagent un monde invisible aux yeux des Dormeurs, régi par des lois, des Pilliers, nourri de légendes et de hauts faits. Le lecteur en est progressivement informé grâce à l’insertion d’extraits du Codex Metropolis dans lequel divers membres de la Vigie ont pris la parole. L’auteur évite ainsi de longs passables explicatifs et en profite même pour dynamiser (voire dynamiter) son texte tant les voix de ces Eveillés sont singulières, souvent revanchardes, agressives, mais jamais dénuées d’humour.

Il resterait encore à dire sur le patois lorrain, les illustrations intérieures ou l’omniprésence de la musique, mais il faut préserver le plaisir de la surprise. Et ce roman-là en réserve plus d’une au lecteur désireux de découvrir ce qu’un jeune auteur peut faire comme bien à la fantasy urbaine.

Je termine ce billet en m’interrogeant : après Le Sang des 7 rois de Régis Goddyn et Martyrs d’Oliver Peru, voici le troisième cycle de fantasy française qui m’emballe cette année. Soit je deviens gâteuse, soit il se passe quelque chose du côté de la fantasy en France. Ça tombe bien, elle en avait vraiment besoin.

Le site de l’auteur

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Le Sidh – 1 : Ames de verre, Anthelme Hauchecorne, Lokomodo (Midgard), février 2013, 653 pages, 18€

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5 commentaires sur “Ames de verre – Anthelme Hauchecorne

  • Lelf

    Je me suis moi-même bien fait plaisir avec Goddyn et Peru. Celui-ci me fait bizarrement plus peur (alors que le Peru doit être plus gros que lui) et sa taille lui donne un handicap dans mon choix pour les transports, mais à force de voir de bons avis je vais bien finir par lui donner sa chance.
    Et moi qui ne me voyais pas comme fan de fantasy avant, je multiplie les bonnes expériences, ce n’est donc pas que toi ^^

    • Sandrine Brugot Maillard Auteur de l’article

      Je ne lisais pas beaucoup de fantasy française, sauf sous la menace… Sans blague, j’ai commencé pas mal de trucs très mauvais qui confirmaient mon penchant anglo-saxon en matière de fantasy. Et puis voilà cette année ces trois auteurs qui sortent vraiment le genre des sentiers battus, chacun avec une écriture particulière, dans une langue qu’ils maîtrisent. Ça parait être la moindre des choses, mais qu’est-ce qu’on peut lire comme horreurs grammaticales, syntaxiques et orthographiques en littératures de l’Imaginaire : un cauchemar. J’étais même prête à écrire que Hauchecorne maîtrise parfaitement l’accord du participe passé… c’est tellement rare 😉