Cœurs de rouille – Justine Niogret


Justine Niogret 3A l’image de Saxe qui se réveille brutalement frappé par Dresde, une golem oubliée, le lecteur habitué des romans de Justine Niogret sera surpris par celui-ci, sa première incursion en littérature jeunesse. Ou plutôt young adults comme l’affiche la collection car cet univers cauchemardesque s’adresse à des lecteurs aguerris.

Il serait bien présomptueux de définir le monde dans lequel Saxe se réveille, tant il est énigmatique. C’est une cité désertée  qu’imagine Justine Niogret, une cité où grouillent rats et nains vengeurs, où errent encore quelques agolems, ces créatures mécaniques que les hommes utilisaient jadis comme servantes. Mais il n’y en aura bientôt plus car Pue-la-Viande, le dernier golem, les traque pour s’emparer de leur perle de vie. Bientôt, c’est après Dresde qu’il en a, dernière représentante de son espèce elle aussi : elle décide de s’enfuir avec Saxe, de quitter la cité. Etage après étage, Dresde et Saxe descendent dans les entrailles d’un monde grouillant et délétère, Pue-la-Viande à leurs trousses.

On retrouve ici le goût de Justine Niogret pour la chair souffrante et malmenée (même si elle est de céramique), les miasmes, la décomposition, comme « une sorte de chair chaude et moite, cuite et pourtant encore vivante. Comme un œuf ouvert sur un poussin gluant, cherchant à respirer sans y être encore prêt ». Avec la force d’évocation qui est la sienne, elle dessine un univers de cauchemar inquiétant, conjuguant ruines et créatures hostiles. Clos et pourtant cosmogonique. En descendant dans les entrailles de la cité abandonnée, les deux personnages reconstruiront son histoire sordide faite d’esclavage et d’exploitation. De rêves perdus aussi car golems et automates ne sont pas que des carcasses métalliques.

Justine Niogret convoque ici plusieurs mythologies, textes sacrés ou profanes, qu’en créatrice qu’elle est, elle revisite, mélange, empruntant un archétype ici, un récit là. Au gré de ses connaissances, le lecteur retrouvera une descente aux enfers, les cercles de Dante, un combat contre le dragon, un choc de titans… D’une façon plus intime, on lit aussi le récit d’une naissance, chute violente dans un monde vivant après la traversée d’un parcours fantasmatique. Les interprétations peuvent être diverses, ainsi que le lectorat, qui pourra être déstabilisé par une narration sans beaucoup de repères et un contexte définitivement sombre.

Il me plait de finir sur un extrait qui dit le corps morcelé, l’effroyable vivacité du membre orphelin et orchestre avec brio une sinistre parade.

Les morceaux de golems rampaient sur le sol poussiéreux. Ils tombaient du haut de l’escalier de leur maison, incapables de marcher, de trouver un équilibre. On aurait dit des poissons glissant sur une table, chutant au sol sans aucune accroche. Ils dégringolaient avec un bruit de bois frappé de la paume, dérapaient, atterrissaient dans l’humus et restaient là, le nez dans la boue sèche, les mains retournées sautillant comme elles le pouvaient pour se remettre droites. [… ] Les crânes tournaient comme des toupies, les doigts pianotaient sur les gravillons du chemin, les pieds se tordaient dans un mouvement douloureux.

Justine Niogret sur Mes Imaginaires

 

Cœurs de rouille, Justine Niogret, Le Pré aux Clercs (Pandore), septembre 2013, 272 pages, 16€

 

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